LANGUE
LANGUE, s. f. (Anatom.) corps charnu, mollet, capable d’une infinité de mouvemens, & situé dans la cavité de la bouche.
La langue y occupe en devant l’intervalle de toute l’arcade du bord alvéolaire de la machoire inférieure ; & à mesure qu’elle s’étend en arriere, elle y devient plus épaisse & plus large.
On la distingue en base, en pointe, en face supérieure qu’on nomme le dessus, en face inférieure qu’on appelle dessous, & en portions latérales ou bords.
La base en est la partie postérieure, & la plus épaisse ; la pointe en est la partie antérieure & la plus mince ; la face supérieure est une convéxité plate, divisée par une ligne enfoncée superficiellement, appellée ligne médiane de la langue ; les bords ou côtés sont plus minces que le reste, & un peu arrondis, de même que la pointe ; la face inférieure n’est que depuis la moitié de la longueur de la langue jusqu’à sa pointe.
La langue est étroitement attachée par sa base à l’os hyoïde, qui l’est aussi au larynx & au pharynx ; elle est attachée par-devant le long de sa face inférieure par un ligament membraneux, appelle le frein ou filet, enfin elle est attachée à la machoire inférieure, & aux apophyses styloïdes des os temporaux au moyen de ses muscles.
La membrane, qui recouvre la langue & qui est continue à celle qui revêt toute la bouche, est parsemée le long de sa face supérieure de plusieurs éminences que l’on nomme les mamelons de la langue, & que l’on regarde communément comme l’extrémité des nerfs qui se distribuent à cette partie ; cependant il y en a qui paroissent plutôt glanduleux que nerveux ; tels sont ceux qui se remarquent à la base de la langue, & qui sont les plus considérables par leur volume ; ils ont la figure de petits champignons, & sont logés dans les fossettes superficielles. M. Winstow les regarde comme autant de glandes salivaires.
Les seconds mamelons sont beaucoup plus petits, peu convexes, & criblés de plusieurs trous ; ils occupent la partie supérieure, antérieure, & surtout la pointe de la langue ; ce sont des especes de gaînes percées, dans lesquelles se trouvent les houpes nerveuses qui constituent l’organe du goût.
Les mamelons de la troisieme espece sont formés par de petits cônes très-pointus, semés parmi les autres mamelons ; mais on ne les apperçoit pas dans la surface latérale intérieure de la langue.
Toutes ces diverses especes de mamelons sont affermies par deux membranes ; la premiere est cette membrane très-fine, qui tapisse la bouche entiere ; sous cette membrane est une enveloppe particuliere à la langue, dont le tissu est plus serré. Quand on l’enleve, elle paroît comme un crible, parce qu’elle est arrachée de la circonférence des ma-melons, & c’est ce qui a fait dire qu’elle étoit réticulaire ; sous cette membrane, on en trouve une autre, ou plutôt on trouve une espece de tissu fongueux, formé par les racines des mamelons, par les nerfs, & par une substance qui paroît médullaire.
On voit en plusieurs sujets, sur la face supérieure de la langue, du côté de sa base, un trou particulier, plus ou moins profond, dont la surface interne est toute glanduleuse, & remplie de petits boutons, semblables aux mamelons de la premiere espece : on l’appelle le trou aveugle, le trou cœcum de Morgagni, qui l’a le premier découvert.
Valther a été plus loin, & il y a indiqué des conduits qui lui ont paru salivaires ; enfin Heister a trouvé distinctement deux de ces conduits, dont les orifices étoient dans le fonds du trou cœcum, l’un à côté de l’autre ; il en a donné la figure dans son anatomie.
La langue est peut-être la partie musculaire la plus souple, & la plus aisément mobile du corps humain : elle doit cette souplesse & cette mobilité à la variété singuliere qui regne dans la disposition des fibres qui constituent sa structure ; elle la doit encore aux muscles génio-stylo-hyoglosses, ainsi qu’à tous ceux qui tiennent à l’os hyoïde qui lui sert de base. C’est à l’aide de tous ces muscles différens qu’elle est capable de se mouvoir avec tant d’aisance, de rapidité, & selon toutes les directions possibles. Ces muscles reçoivent eux-mêmes leur force motrice, ou la faculté qu’ils ont d’agir de la troisieme branche de la cinquieme paire des nerfs, qui se distribue, par ses ramifications, à toutes les fibres charnues de la langue.
Entrons dans les autres détails. Les principaux de ces muscles sont les génio-glosses ; ils partent de la partie postérieure de la symphise de la machoire inférieure, & marchent en arriere séparés par une membrane cellulaire ; quand ils sont parvenus à l’os hyoïde, les fibres inférieures de ces muscles s’y attachent, les moyennes forment des rayons en haut & latéralement, & les autres vont à la pointe de la langue.
Les muscles stylo-glosses se jettent à sa partie latérale supérieure ; ils viennent de l’apophyse styloide, & vont cotoyer la langue.
Les hyo-glosses partent de la base de l’os hyoïde, des cornes & de la symphise ; c’est à cause de ces diverses origines qu’on les a divisés en trois portions différentes ; l’externe marche intérieurement à côté du stylo-glosse le long de la langue, & les autres bandes musculeuses en forment la partie moyenne supérieure.
On fait mention d’une quatrieme paire de muscles, qu’on nomme mylo-glosses ; ils viennent de la base de la machoire au-dessus des dents molaires ; mais on les rencontre très-rarement, & toujours avec quelque variété.
Les muscles qui meuvent l’os hyoïde, doivent être censés appartenir aussi à la langue, parce qu’elle en suit les mouvemens.
Outre cela, la langue est composée de plusieurs fibres charnues, disposées en tout sens, dont la totalité s’appelle communément muscle lingual ; nous en parlerons tout-à-l’heure.
C’est des muscles génio-glosses, stylo-glosses & hyo-glosses, & de ceux de l’os hyoïde, que dépendent les mouvemens de la langue. La partie des génio-glosses, qui va du menton à la base de la langue, porte cet organe en avant, & le fait sortir de la bouche. Les stylo-glosses, en agissant séparément, portent la langue vers les côtés, & en haut ; lorsqu’ils agissent ensemble, ils la tirent en arriere, & ils l’élevent : chacun des hyo-glosses, en agissant séparément, la tire sur les côtés, & lorsqu’ils agissent tous les deux, ils la tirent en bas. Elle devient plus convexe par l’action de toutes les fibres des génio-glosses, agissant en même tems, sur-tout lorsque les stylo-glosses sont en contraction.
On sent bien encore que là langue aura différens mouvemens, suivant que les différentes fibres qui composent le muscle lingual, agiront ou seules, ou avec le secours des autres muscles, dont nous venons de parler. Ces fibres du muscle lingual ont toutes sortes de situations dans la composition de la langue ; il y en a de longitudinales, de verticales, de droites, de transverses, d’obliques, d’angulaires ; ce sont en partie les épanouissemens des muscles génio-glosses, hyo-glosses & stylo-glosses.
Les fibres longitudinales racourcissent la langue ; les transverses la retrécissent ; les angulaires la tirent en-dedans ; les obliques de côté ; les droites compriment sa base, & d’autres servent à baisser son dos. C’est par l’action de toutes ces fibres musculaires, qui est différente selon leur direction, selon qu’elles agissent ensemble ou séparément, que la langue détermine les alimens solides entre les molaires, & porte ce qu’on mange & ce qu’on boit vers le gosier, à quoi concourt en même tems le concert des muscles propres de cet organe.
On découvre en gros la diversité & la direction des fibres qui composent le muscle lingual, en coupant la langue longitudinalement & transversalement après l’avoir fait macérer dans du fort vinaigre ; mais il est impossible de démêler l’entrelacement singulier de toutes ces fibres, leur commencement & leur fin. On a beau macérer, ou cuire une langue de bœuf dans une eau souvent renouvellée, pour en ôter toute la graisse : on a beau la dépouiller adroitement de son épiderme, de son corps réticulaire & papillaire, on ne parvient point à dévoiler la structure parfaite de cet organe dans aucun des animaux, dont la langue destinée à brouter des plantes seches, est garnie de fibres fortes, beaucoup plus grandes & beaucoup plus évidentes que dans l’homme.
La langue humaine ainsi que celle des animaux, est parsemée de quantité de glandes dans sa partie supérieure & postérieure, outre celles qu’on nomme sublinguales, qui sont les principales & qu’il suffit d’indiquer ici.
Les vaisseaux sanguins de la langue, sont ses arteres & ses veines ; les arteres lui sont fournies par la carotide externe, & ses veines vont se décharger dans les jugulaires externes. on les appelle veines & arteres sublinguales, ou arteres & veines ranines. Les veines sont à côté du frein ; & les arteres à côté des veines. On ouvre quelquefois ces veines ranines dans l’esquinancie ; mais il faut prendre garde alors de ne pas plonger la lancette trop profondément, de peur d’ouvrir les arteres, dont l’hémorrhagie seroit difficile à réprimer.
La langue reçoit de chaque côté des nerfs très considérables, qui viennent de la cinquieme & de la neuvieme paire du cerveau, & qui se distribuent dans les membranes & dans le corps de la langue. La petite portion du nerf symphatique moyen, ou de la huitieme paire, produit aussi un nerf particulier à chaque côté de la langue.
Tel est cet instrument merveilleux, sans lequel les hommes seroient privés du plaisir & de l’avantage de la société. Il forme les différences des sons essentiels pour la parole ; il est le principal organe du goût ; il est absolument nécessaire à la mastication. Tantôt la langue par sa pointe qui est de la plus grande agilité, donne les alimens à broyer aux dents ; tantôt elle va les chercher pour cet effet entre les dents & les joues ; quelquefois d’un seul tour, avec cette adresse qui n’appartient qu’à la nature, elle lesprend sur son dos pour les voiturer en diligence au fond du palais.
Elle n’est pas moins utile à la déglutition des liquides que des solides. Enfin elle sert tellement à l’action de cracher, que cette action ne peut s’exécuter sans son ministere, soit par le ramas qu’elle fait de la sérosité qui s’est séparée des glandes de la bouche, soit par la disposition dans laquelle elle met la salive qu’elle a ramassée, ou la matiere pituiteuse rejettée par les poumons.
Je sais que M. de Jussieu étant en Portugal en 1717, y vit une pauvre fille alors âgée de 15 ans, née sans langue, & qui s’acquittoit, dit-il, passablement de toutes les fonctions dont nous venons de parler. Elle avoit dans la bouche à la place de la langue, une petite éminence en forme de mamelon, qui s’élevoit d’environ trois ou quatre lignes de hauteur du milieu de la bouche. Il en a fait le récit dans les Mém. de l’acad. des Sciences, ann. 1718.
Le sieur Rolnad, chirurgien à Saumur, avoit déjà décrit en 1630 une observation semblable dans un petit traité intitulé Aglossostomographie, ou description d’une bouche sans langue, laquelle parloit, & faisoit les autres fonctions de cet organe. La seule différence qui se trouve entre les deux sujets, est que celui dont parle Roland, étoit un garçon de huit à neuf ans, qui par des ulceres survenus dans la petite vérole avoit perdu la langue, au lieu que la fille vûe par M. de Jussieu, étoit née sans en avoir.
Cependant, malgré ces deux observations singulieres, je pense que les personnes à qui il ne reste que la base de la langue ne peuvent qu’ébaucher quelques-uns de ces sons, pour lesquels l’action des levres, & l’application du fond de la langue au palais sont seulement nécessaires ; mais les sons qui ne se forment que par la pointe de la langue, par son recourbement, ou par d’autres mouvemens composés ; ces sortes de sons, dis-je, me paroissent impossibles, quand la langue est mutilée, au point d’être réduite à un petit moignon.
Une langue double n’est pas un moindre obstacle à la parole. Les Transactions philosophiques, Février & Mars 1748, rapportent le cas d’un garçon né avec deux langues. Sa mere ne voulut jamais permettre qu’on lui retranchât ni l’une ni l’autre ; la nature fut plus avisée que cette mere, ou si l’on veut seconda ses vûes. La langue supérieure se dessécha, & se réduisit à la grosseur d’un pois, tandis que l’autre se fortifia, s’aggrandit, & vint par ce moyen à exécuter toutes ses fonctions.
Les éphémerides des curieux de la nature en citant long-tems auparavant, savoir en 1684, le cas d’une fille aimable qui vint au monde avec deux langues, remarquerent que la nature l’auroit plus favorisée en ne lui en donnant qu’une, qu’en multipliant cet organe, puisqu’elle priva cette fille de la parole, dont le beau sexe peut tirer tant d’usages pour son bonheur & pour le nôtre.
Théophile Protospatarius, médecin grec du xj siecle, est le premier qui a regardé la langue comme musculaire ; Jacques Betengarius a connu le premier les glandes sublinguales & leurs conduits ; Malpighi a le premier développé toute la texture de la langue ; Bellini a encore perfectionné ce dévéloppement ; Ruisch s’est attaché à dévoiler la fabrique des mamelons & des houpes nerveuses ; les langues qu’il a injectées, laissent passer la matiere céracée par l’extrémité des poils artériels. Walther a décrit les glandes dont la langue est parsemée, & qui filtrent les sucs destinés à l’humecter continuellement ; enfin Trew a représenté ses conduits salivaires, & ses vaisseaux sanguins. On doit encore consulter sur cet organe le célebre Morgagni, Santorini, & les tables d’Eustache & de Cowper.
La langue de plusieurs animaux a encore occupé les regards de divers anatomistes, & même ils nous en ont donné quelquefois la description, comme s’ils l’avoient tirée de la langue humaine. Mais nous connoissons assez imparfaitement celle des léopards, des lions, des tigres & autres bêtes féroces, qui ont la tunique externe du dessus de la langue hérissée de petites pointes dures, tournées en dedans, différentes de celles de la langue des poissons, dont les pointes sont seulement rangées le long des bords du palais.
Il y a une espece de baleine qui a la langue & le palais si âpre par un poil court & dur, que c’est une sorte de décrotoir. La langue du renard marin est toute couverte de petites pieces osseuses de la grosseur d’une tête d’épingle ; elles sont d’une dureté incroyable, d’une couleur argentine, d’une figure quarrée, & point du-tout piquantes.
Personne jusqu’ici n’a développé la structure de la langue du caméléon ; on sait seulement qu’elle est très longue ; qu’il peut l’allonger, la raccourcir en un instant, & qu’il la darde au dehors comme s’il la crachoit.
A l’égard des oiseaux, il n’y a presque que la langue du pic-verd qu’on ait décrit exactement. Enfin il reste bien des découvertes à faire sur cet organe des animaux de toute espece ; mais comme les maladies & les accidens de la langue humaine nous intéressent encore davantage, nous leur reservons un article à part.
Langue
Langue, (Sémiotique.) « Ne vous retirez jamais, conseille fort sagement Bagivi, d’auprès d’un malade sans avoir attentivement examiné la langue ; elle indique plus sûrement & plus clairement que tous ses autres signes, l’état du sang. Les autres signes trompe t souvent, mais ceux ci ne sont jamais, ou que très-rarement fautifs ; & à moins que la couleur, la saveur & autres accidens de la langue ne soient dans leur état naturel, gardez-vous, poursuit-il, d’assurer la guérison de votre malade, sans quoi vous courrez risque de nuire à votre réputation ». prax. medic. lib I. cap. xiij. w 3 Quoiqu’il faille rabattre de ce éloges enthousiastiques, on doit éviter l’excès opposé dans lequel est tombé Santorius, qui regarde l’art de juger par la langue, d’inutile, de nul & purement arbitraire. Il est très certain qu’on peut tirer des différens états & qualités de la langue beaucoup de lumieres pour le diagnostic & le prognostic des maladies aiguës, mais ces signes ne sont pas plus certains que les autres qu’on tire du pouls, des urines, &c. Ainsi on auroit tort de s’y arrêter uniquement. On doit, lorsqu’on veut atteindre au plus haut point de certitude medicinale, c’est-à-dire une grande probabilité, rassembler, combiner & consulter tous les différens signes, encore ne sont ils pas nécessairement infaillibles, mais ils se vérifient le plus ordinairement.
C’est dans la couleur principalement & dans le mouvement de la langue que l’on observe de l’altération dans les maladies aiguë,. 1°. La couleur peut varier de bien des façons ; la langue peut devenir blanche, pâle, jaune, noire, livide, d’un rouge vif, &c. ou fleurie, comme l’appelle Hippocrate. Comme ces couleurs pourroient dépendre de quelque boisson ou aliment précédent, il faut avoir attention lorsque l’on soupçonne pareille cause, de faire laver la bouche au malade ; & quand on examine la langue, on doit la faire sortir autant qu’il est possible, afin d’en voir jusqu’à la racine ; il est même des occasions où il faut regarder par-dessous, car, quelquefois, remarque Hippocrate, lib. II. de morb. la langue est noire dans cette partie, & les veines qui y sont se tuméfient & noircissent.
1°. La tumeur blanche de la langue provient d’une croûte plus ou moins épaisse, qui se forme sur lasurface ; on peut s’en assurer par la vue & le tact : cette croûte est quelquefois jaune & noire. Les modernes ont regardé cet état de la langue, qu’ils ont appellée chargée, comme un des principaux signes de pourriture dans les premieres voies, & comme une indication assurée de purger ; ils ont cru que l’estomac & les intestins étoient recouverts d’une croûte semblable. Cette idée n’est pas tout-à-fait sans fondement, elle est vraie jusqu’à un certain point ; mais elle est trop généralisée, car dans presque toutes les maladies inflammatoires, dans les fievres simples, ardentes, &c. on observe toujours la langue enduite d’une croûte blanche ou jaunâtre, sans que pour cela les premieres voies soient infectées, & qu’on soit oblige de purger. Dans les indigestions, dans de petites incommodités passageres, la langue se charge ; elle indique assez sûrement de concert avec les autres signes, le mauvais état de l’estomac ; mais encore dans ces circonstances il n’est pas toujours nécessaire de purger, un peu de diete dissipe souvent tous ces symptomes ; j’ai même souvent observe dans les maladies aiguës, la croûte de la langue diminuer & disparoître peu-à-peu pendant des excrétions critiques, autres que les selles, par l’expectoration, par exemple ; j’ai vu des cas où les purgatifs donnés sous cette fausse indication, augmentoient & faisoient rembrunir cette croûte ; enfin il arrive ordinairement dans les convalescences que cette croûte subsiste pendant quelques jours, ne s’effaçant qu’insensiblement ; on agiroit très-mal pour le malade, si on prétendoit l’emporter par les purgatifs.
« Si la langue est enduite d’une humeur semblable à de la salive blânche vers la ligne qui sépare la partie gauche de la droite, c’est un signe que la fievre diminue. Si cette humeur est épaisse, on peut espérer la remission le même jour, sinon le lendemain. Le troisieme jour, la croûte qu’on observe sur l’extrémité de la langue indique la même chose, mais moins sûrement ». Hippocrate, coac. præn. cap. vij. n°. 2. Le véritable sens de ce passage me paroît être celui-ci : lorsque la croûte qui enduisoit toute la langue s’est restreinte à la ligne du milieu ou à l’extrémité, c’est une marque que la maladie va cesser.
2°. La langue est couverte d’une croûte jaunâtre, bilieuse, & imprime aux alimens un goût amer dans la jaunisse, les fievres bilieuses & ardentes, dans quelques affections de poitrine ; si la langue est jaune ou bilieuse, remarque Hipocrate, dans ses coaques au commencement des pleurésies, la crise se fait au septieme jour.
3°. La noirceur de la langue est un symptome assez ordinaire aux fievres putrides, & sur-tout aux malignes pestilentielles ; la langue dans celles-ci noire & seche, ou brûlée adusta, est un très-mauvais signe ; il n’est cependant pas toujours mortel. Quelquefois il indique une crise pour le quatorzieme jour, Hipocrare, prænot. coac. cap. vij. n°. 1. Mais, cependant, ajoûte Hipocrate dans le même article, la langue noire est très-dangereuse : & plus bas il dit, dans quelques-uns la noirceur de la langue présage une mort prochaine. n°. 5.
4°. La pâleur, la rougeur & la lividité de la langue dépendent de la lésion qui est dans son tissu même & non de quelque humeur arrêtée à sa surface ; ces caracteres de la langue sont d’autant plus mauvais, qu’ils s’éloignent de l’état naturel. La pâleur est très pernicieuse, sur-tout si elle tire sur le verd, que quelques auteurs mal instruits ont traduit par jaune. 2°. Si la langue, dit toujours Hippocrate, qui à été au commencement seche, en gardant sa couleur naturelle, devient ensuite rude & livide, & qu’elle se fende, c’est un signe mortel. coac. prænot. cap. vij. Si dans une pleurésie il se forme dès le commence- ment une bulle livide sur la langue, semblable à du fer teint dans l’huile, la maladie se résout difficilement, la crise ne se fait que le quatorzieme jour, & ils crachent beaucoup de sang. Hipocrate, ibid. cap. xvj. n°. 6.
On a observé que la trop grande rougeur de la langue est quelquefois un mauvais signe dans l’angine inflammatoire & la péripneumonie ; cette malignité augmente & se confirme par d’autres signes. Hipocrate a vu cet état de la langue suivi de mort au cinquieme jour, dans une femme attaquée d’angine, (epidem. lib. III. sect. I), & au neuvieme jour dans le fils de Bilis (ibid. lib. vij. text. 19.). Cette rougeur est souvent accompagnée d’une augmentation considérable dans le volume de la langue ; plusieurs malades qui avoient ce symptome sont morts ; cette enflure de la langue accompagnée de sa noirceur est regardée comme un signe mortel. Tel fut le cas d’une jeune femme, dont Hippocrate donne l’histoire (epid. lib. V. text. 53.), qui mourut quatre jours après avoir pris un remede violent pour se faire avorter.
2°. Le mouvement de la langue est vitié dans les convulsions, tremblemens, paralysie, incontinence de cette partie : tous ces symptomes survenans dans les maladies aiguës, sont d’un mauvais augure ; la convulsion de la langue annonce l’aliénation d’esprit (coac. præn. cap. 11. n°. 24.). Lorsque le tremblement succede à la sechéresse de la langue, il est certainement mortel. On l’observe fréquemment dans les pleurésies qui doivent se terminer par la mort : Hippocrate semble douter s’il n’indique pas lui-même une aliénation d’esprit (ibid. cap. vij. n°. 5.). Dans quelques uns ce tremblement est suivi de quelques selles liquides. Lorsqu’il se rencontre avec une rougeur aux environs des narines sans signes (critiques) du côté du poumon, il est mauvais ; il annonce pour lors des purgations abondantes & pernicieuses (n°. 3.). Les paralysies de la langue qui surviennent dans les maladies aiguës, sont suivies d’extinction de voix : voyez Voix. Enfin les mouvemens de la langue peuvent être génés lorsqu’elle est seche, rude, âpre, aspera, lorsqu’elle est ulcérée, pleine de crevasses. La sécheresse de la langue est regardée comme un très mauvais signe, sur-tout dans l’esquinancie ; Hippocrate rapporte qu’une femme attaquée de cette maladie qui avoit la langue seche, mourut le septieme jour (epid. lib. III.). La soif est une suite ordinaire de cette sécheresse, & il est bon qu’on l’observe toujours ; car si la langue étoit seche sans qu’il y eût soif, ce seroit un signe assûré d’un délire présent ou très-prochain ; la rudesse, l’âpreté de la langue, n’est qu’un degré plus fort de sécheresse. Hippocrate surnomme phrénétiques les langues qui sont seches & rudes, faisant voir par-là que cet état de la langue est ordinaire dans la phrénésie (prorrhet. lib. I. sect. 1. n°. 3.). Il faut prendre garde de ne pas confondre la sécheresse occasionnée par bienfait immédiat de l’air, dans ceux qui dorment la bouche ouverte, avec celle qui est vraiment morbifique ; & d’ailleurs pour en déduire un prognostic fâcheux, il faut que les autres signes conspirent, car sans cela les malades avec une langue seche & ridée, échappent des maladies les plus dangereuses, comme il est arrivé à la fille de Larissa (epid. lib. I. sect. 7.). La langue qui est ulcérée, remplie de crevasses, est un symptome très-fâcheux, & très-ordinaire dans les fievres malignes. Prosper Alpin assure avoir vu fréquemment des malades guérir parfaitetement malgré ce signe pernicieux. Rasis veut cependant que les malades qui ont une fievre violente, & la langue chargée de ces pustules, meurent au commencement du jour suivant. La langue ramollie sans raison & avec dégoût après une diarrhée, & avec une sueur froide, préjuge des vomissemensnoirs, pour lors la lassitude est d’un mauvais augure, Hippocrate, coac. prænot. cap. vij. n°. 4. Si la langue examinée paroît froide au toucher, c’est un signe irrévocable de mort très-prochaine, il n’y a aucune observation du contraire. Riviere en rapporte une qui lui a été communiquée par Paquet, qui confirme ce que nous avançons. Baglivi assure avoir éprouvé quelquefois lui-même la réalité de ce prognostic.
Tels sont les signes qu’on peut tirer des différens états de la langue ; nous n’avons fait pour la plûpart que les extraire fidelement des écrits immortels du divin Hippocrate : cet article n’est presque qu’une exposition abrégée & historique de ce qu’il nous apprend là-dessus. Nous nous sommes bien gardés d’y mêler aucune explication théorique, toujours au moins incertaine ; on peut, si l’on est curieux d’un peu plus de détail, consulter un traité particulier fait ex professo sur cette matiere par un nommé Prothus Casulanus, dans lequel on trouvera quelques bonnes choses, mêlées & enfouies sous un tas d’inutilités & de verbiages. .