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MOSAIQUE et chrétienne philosophie

De Encyclopédie

MOSAIQUE et chrétienne philosophie, (Hist. de la Philosophie.) Le scepticisme & la crédulité sont deux vices également indignes d’un homme qui pense. Parce qu’il y a des choses fausses, toutes ne le sont pas ; parce qu’il y a des choses vraies, toutes ne le sont pas. Le philosophe ne nie ni n’admet rien sans examen ; il a dans sa raison une juste confiance ; il fait par expérience que la recherche de la vérité est pénible, mais il ne la croit point impossible, il ose descendre au fond de son puits, tandis que l’homme méfiant ou pusillanime se tient courbé sur les bords, & juge de là, se trompant, soit qu’il prononce qu’il l’apperçoit malgré la distance & l’obscurité, soit qu’il prononce qu’il n’y a personne. De-là cette multitude incroyable d’opinions diverses ; de-là le doute ; de là le mépris de la raison & de la Philosophie ; de-là la nécessité prétendue de recourir à la révélation, comme au seul flambeau qui puisse nous éclairer dans les sciences naturelles & morales ; de là le mélange monstrueux de la Théologie & des systèmes ; mélange qui a achevé de dégrader la Religion & la Philosophie : la Religion, en l’assujettissant à la discussion ; la Philosophie, en l’assujettissant à la foi. On raisonna quand il falloit croire, on crut quand il falloit raisonner ; & l’on vit éclore en un moment une foule de mauvais chrétiens & de mauvais philosophes. La nature est le seul livre du philosophe : les saintes écritures sont le seul livre du théologien. Ils ont chacun leur argumentation particuliere. L’autorité de l’Eglise, de la tradition, des peres, de la révélation, fixe l’un ; l’autre ne reconnoît que l’expérience & l’observation pour guides : tous les deux usent de leur raison, mais d’une maniere particuliere & diverse qu’on ne confond point sans inconvénient pour les progrès de l’esprit humain, sans péril pour la foi : c’est ce que ne comprirent point ceux qui, dégoûtés de la philosophie sectaire & du pirrhonisme, chercherent à s’instruire des sciences naturelles dans les sources où la science du salut étoit & avoit été jusqu’alors la seule à puiser. Les uns s’en tinrent scrupuleusement à la lettre des écritures ; les autres comparant le técit de Moïse avec les phénomenes, & n’y remarquant pas toute la conformité qu’ils desiroient, s’embarrasserent dans des explications allégoriques : d’où il arriva qu’il n’y a point d’absurdités que les premiers ne soutinsent ; point de découvertes que les autres n’apperçussent dans le même ouvrage.

Cette espece de philosophie n’étoit pas nouvelle : voyez ce que nous avons dit de celle des Juifs & des premiers chrétiens, de la cabale, du Platonisme des tems moyens de l’école d’Alexandrie, du Pithagorico platonico-cabalisme, &c.

Une observation assez générale, c’est que les systèmes philosophiques ont eu de tout tems une influence fâcheuse sur la Médecine & sur la Théologie. La méthode des Théologiens est d’abord d’anathématiser les opinions nouvelles, ensuite de les concilier avec leurs dogmes ; celle des Médecins, de les appliquer tout de suite à la théorie & même à la pratique de leur art. Les Théologiens retiennent long-tems les opinions philosophiques qu’ils ont une fois adoptées. Les Médecins moins opiniâtres, les abandonnent sans peine : ceux ci circulent paisiblement au gré des systèmatiques, dont les idées passent & se renouvellent ; ceux-là font grand bruit, condamnant comme hérétique dans un moment ce qu’ils ont approuvé comme catholique dans un autre, & montrant toujours plus d’indulgence ou d’aversion pour un sentiment, selon qu’il est plus arbitraire ou plus obscur, c’est-à-dire qu’il fournit un plus grand nombre de points de contact, par lesquels il peut s’attacher aux dogmes dont il ne leur est pas permis de s’écarter.

Parmi ceux qui embrasserent l’espece de philosophie dort il s’agit ici, il y en eut qui ne confondant pas tout à fait les limites de la raison & de la foi, se contenterent d’éclairer quelques points de l’Ecriture, en y appliquant les découvertes des Philosophes. Ils ne s’appercevoient pas que le peu de service qu’ilsrendoient à la Religion, même dans les cas où leur travail étoit heureux, ne pouvoit jamais compenser le danger du mauvais exemple qu’ils donnoient. Si l’on en étoit plus disposé à croire le petit nombre de vérités sur lesquelles l’histoire sainte se concilioit avec les phénomenes naturels, ne prenoit-on pas une pente toute contraire dans le grand nombre de cas où l’expérience & la révélation sembloient parler diversement ? C’est-là en effet tout le fruit qui résulte des ouvrages de Severlin, d’Alstedius, de Glassius, de Zusold, de Valois, de Bochart, de Maius, d’Ursin, de Scheuchzer, de Grabovius, & d’une infinité d’autres qui se sont efforcés de trouver dans les saintes Ecritures tout ce que les Philosophes ont écrit de la Logique, de la Morale, de la Métaphysique, de la Physique, de la Chimie, de l’Histoire Naturelle, de la Politique. Il me semble qu’ils auroient dû imiter les Philosophes dans leur précaution. Ceux-ci n’ont point publié de systèmes, sans prouver d’abord qu’ils n’avoient rien de contraire à la Religion : ceux-là n’auroient jamais dû rapporter les systèmes des Philosophes à l’Ecriture-sainte, sans s’être bien assurés auparavant qu’ils ne contenoient rien de contraire à la vérité. Négliger ce préalable, n’étoit-ce pas s’exposer à faire dire beaucoup de sottises à l’esprit saint ? Les réveries de Robert Fulde n’honoroient-elles pas beaucoup Moïse ? Et quelle satyre plus indécente & plus cruelle pourroit on faire de cet auteur sublime, que d’établir une concorde exacte entre ses idées & celles de plusieurs physiciens que je pourrois citer ?

Laissons donc là les ouvrages de Bigot, de Fromond, de Casmann, de Pfesfer, de Bayer, d’Aslach, de Danée, de Dickenson, & lisons Moïse, sans chercher dans sa Genèse des découvertes qui n’étoient pas de son tems, & dont il ne se proposa jamais de nous instruire.

Alstedius, Glassius & Zuzold ont cherché à concilier la Logique des Philosophes avec celle des Théologiens ; belle entreprise !

Valois, Bochard, Maius, Ursin, Scheuchzer ont vû dans Moïse tout ce que nos philosophes, nos naturalistes, nos mathématiciens même ont découvert.

Buddée vous donnera le catalogue de ceux qui ont démontré que la dialectique & la métaphysique d’Aristote est la même que celle de Jesus-Christ.

Parcourez Rudiger, Wucherer & Wolf, & vous les verrez se tourmentant pour attribuer aux auteurs révélés tout ce que nos philosophes ont écrit de la nature, & tout ce qu’ils ont révé de ses causes & de sa fin.

Je ne sais ce que Bigot a prétendu, mais Fromond veut absolument que la terre soit immobile. On a de cet auteur deux traités sur l’ame & sur les météores, moitié philosophiques, moitié chrétiens.

Casmann a publié une biographie naturelle, morale & économique, d’où il déduit une morale & une politique théosophique : celui ci pourtant n’asservissoit pas tellement la Philosophie à la révélation, ni la révélation à la Philosophie, qu’il ne prononçât très-nettement qu’il ne valût mieux s’en tenir aux saintes Ecritures sur les préceptes de la vie, qu’à Aristote & aux philosophes anciens ; & à Aristote & aux philosophes anciens sur les choses naturelles, qu’à la Bible & à l’ancien Testament. Cependant il défend l’ame du monde d’Aristote contre Platon ; & il promet une grammaire, une rhétorique, une logique, une arithmétique, une géométrie, une optique & une musique chrétienne. Voilà les extravagances où l’on est conduit par un zele aveugle de tout christianiser.

Alstedius, malgré son savoir, prétendit aussi qu’il falloit conformer la Philosophie aux saintes Ecritu- res, & il en fit un essai sur la Jurisprudence & la Medecine, où l’on a bien de la peine à retrouver le jugement de cet auteur.

Bayer encouragé par les tentatives du chancelier Bacon, publia l’ouvrage intitulé, le fil du labyrinthe ; ce ne sont pas des spéculations frivoles ; plusieurs auteurs ont suivi le fil de Bayer, & sont arrivés à des découvertes importantes sur la nature, mais cet homme n’est pas exempt de la folie de son tems.

Aslach auroit un nom bien mérité parmi les Philosophes, si le même défaut n’eût défiguré ses écrits ; il avoit étudié, il avoit vû, il avoit voyagé ; il savoit, mais il étoit philosophe & théologien ; & il n’a jamais pu se résoudre à séparer ces deux caracteres. Sa religion est philosophique, & sa physique est chrétienne.

Il faut porter le même jugement de Lambert Danée.

Dickenson n’a pas été plus sage. Si vous en croyez celui-ci, Moïse a donné en six pages tout ce qu’on a dit & tout ce qu’on dira de bonne cosmologie.

Il y a deux mondes, le supérieur immatériel, l’inférieur ou le matériel. Dieu, les anges & les esprits bienheureux, habitent le premier ; le second est le nôtre, dont il explique la formation par le concours des atomes que le Tout-puissant a mus & dirigés. Adam a tout sû. Les connoissances du premier homme ont passé à Abraham, & d’Abraham à Moile. Les théogonies des anciens ne sont que la vraie cosmogonie défigurée par des symboles. Dieu créa des particules de toute espece. Dans le commencement elles étoient immobiles : de petits vuides les séparoient. Dieu leur communiqua deux mouvemens, l’un doux & oblique, l’autre circulaire : celui-ci fut commun à la masse entiere, celui-là propre à chaque molécule. De-là des collisions, des séparations, des unions, des combinaisons ; le feu, l’air, l’eau, la terre, le ciel, la lune, le soleil, les astres, & tout cela comme Moise l’a entendu & l’a écrit. Il y a des eaux supérieures, des eaux inférieures, un jour sans soleil, de la lumiere sans corps lumineux ; des germes, des plantes, des ames, les unes matérielles & qui sentent ; des ames spirituelles ou immatérielles ; des forces plastiques, des sexes, des générations ; que sais-je encore ? Dickinson appelle à son secours toutes les vérités & toutes les folies anciennes & modernes ; & quand il en a fait une fable qui satisfait aux premiers chapitres de la Genèse, il croit avoir expliqué la nature & concilié Moïse avec Aristote, Epicure, Démocrite, & les Philosophes.

Thomas Burnet parut sur la scène après Dickinson. Il naquit de bonne maison en 1632, dans le village de Richemond. Il continua dans l’université de Cambridge les études qu’il avoit commencées au sein de sa famille. Il eut pour maîtres Cudworth, Widdringhton, Sharp & d’autres qui professoient le platonisme qu’ils avoient ressuscité. Il s’instruisit profondement de la philosophie des anciens. Ses défauts & ses qualités n’échapperent point à un homme qui ne s’en laissoit pas imposer, & qui avoit un jugement à lui. Platon lui plut comme moraliste, & lui déplut comme cosmologue. Personne n’exerça mieux la liberté ecclésiastique ; il ne s’en départit pas même dans l’examen de la religion chrétienne. Après avoir épuisé la lecture des auteurs de réputation, il voyagea. Il vit la France, l’Italie & l’Allemagne. Chemin faisant, il recueilloit sur la terre nouvelle tout ce qui pouvoit le conduire à la connoissance de l’ancienne. De retour, il publia la premiere partie de la Théorie sacrée de la terre, ouvrage où il se propose de concilier Moïse avec les phénomenes. Jamais tant de recherches, tant d’érudition, tant de connoissances, d’esprit & de talens ne furent plus mal employés. Il obtint la faveur de Charles II.Guillaume III. accepta la dédicace de la seconde partie de sa théorie, & lui accorda le titre de son chapelain, à la sollicitation du célebre Tillotson. Mais notre philosophe ne tarda pas à se dégoûter de la cour, & à revenir à la solitude & aux livres. Il ajouta à sa théorie ses archéologues philosophiques, ou les preuves que presque toutes les nations avoient connu la cosmogonie de Moïse comme il l’avoit conçue ; & il faut avouer que Burnet apperçut dans les anciens beaucoup de singularités qu’on n’y avoit pas remarquées : mais ses idées sur la naissance & la fin du monde, la création, nos premiers parens, le serpent, le déluge & autres points de notre foi, ne furent pas accueillies des théologiens avec la même indulgence que des philosophes. Son christianisme fut suspect. On le persécuta ; & cet homme paisible se trouva embarrassé dans des disputes, & suivi par des inimitiés qui ne le quitterent qu’au bord du tombeau. Il mourut âgé de 86 ans. Il avoit écrit deux ouvrages, l’un de l’état des morts & des ressuscités, l’autre de la foi & des devoirs du chrétien, dont il laissa des copies à quelques amis. Il en brûla d’autres par humeur. Voici l’analyse de son système.

Entre le commencement & la fin du monde, on peut concevoir des périodes, des intermédiaires, ou des révolutions générales qui changeront la face de la terre.

Le commencement de chaque période fut comme un nouvel ordre de choses.

Il viendra un dernier periode qui sera la consommation de tout.

C’est sur-tout à ces grandes catastrophes qu’il faut diriger ses observations. Notre terre en a souffert plusieurs dont l’histoire sacrée nous instruit, qui nous sont confirmées par l’histoire profane, & qu’il faut reconnoître toutes les fois qu’on regarde à ses piés.

Le déluge universel en est une.

La terre, au sortir du chaos, n’avoit ni la forme, ni la contexture que nous lui remarquons.

Elle étoit composée de maniere qu’il devoit s’ensuivre une dissolution, & de cette dissolution un déluge.

Il ne faut que regarder les montagnes, les vallées, les mers, les entrailles de la terre, sa surface, pour s’assurer qu’il y a eu bouleversement & rupture.

Puisqu’elle a été submergée par le passé, rien n’empêche qu’elle ne soit un jour brûlée.

Les parties solides se sont précipitées au fond des eaux ; les eaux ont surnagé ; l’air s’est élevé au-dessus des eaux.

Le séjour des eaux & leur poids agissant sur la surface de la terre, en ont consolidé l’intérieur.

Des poussieres séparées de l’air, & se répandant sur les eaux qui couvroient la terre, s’y sont assemblées, durcies, & ont formé une croûte.

Voilà donc des eaux contenues entre un noyau & une enveloppe dure.

C’est de-là qu’il déduit la cause du déluge, la fertilité de la premiere terre & l’état de la nôtre.

Le soleil & l’air continuant d’échauffer & de durcir cette croûte, elle s’entrouvrit, se brisa, & ses masses séparées se précipiterent au fond de l’abysme qui les soutenoit.

De-là la submersion d’une partie du globe, les gouffres, les vallées, les montagnes, les mers, les fleuves, les rivieres, les continences, leurs séparations, les îles & l’aspect général de notre globe.

Il part de-là pour expliquer avec assez de facilité plusieurs grands phénomenes.

Avant la rupture de la croûte, la sphere étoit droite ; après cet événement, elle s’inclina. De-là cette diversité de phénomenes naturels dont il est parlé dans les mémoires qui nous restent des premiers tems, qui ont eu lieu, & qui ont cessé ; les âges d’or & de fer, &c.

Ce petit nombre de suppositions lui suffit pour justifier la cosmogomie de Moïse avec toutes ses circonstances.

Il passe de-là à la conflagration générale & à ses suites ; & si l’on veut oublier quelques observations qui ne s’accordent point avec l’hypothese de Burnet, on conviendra qu’il étoit difficile d’imaginer rien de mieux. C’est une fable qui fait beaucoup d’honneur à l’esprit de l’auteur.

D’autres abandonnerent la physique, & tournerent leurs vues du côté de la morale, & s’occuperent à la conformer à la loi de l’Evangile ; on nomme parmi ceux-ci Seckendorf, Boëcler, Paschius, Geuslengius, Becman, Wesenfeld, &c. Les uns se tirerent de ce travail avec succès ; d’autres brouillerent le christianisme avec différens systèmes d’éthique tant anciens que modernes, & ne se montrerent ni philosophes, ni chrétiens, Voyez la morale chrétienne de Crellius, & celle de Danée ; il regne une telle confusion dans ces ouvrages, que l’homme pieux & l’homme ne savent ni ce qu’ils doivent faire, ni ce qu’ils doivent s’interdire.

On tenta aussi d’allier la politique avec la morale du Christ, au hasard d’établir pour la société en général des principes qui, suivis à la lettre, la réduiroient en un monastere. Voyez là-dessus Buddée, Fabricius & Pfaffius.

Valentin Alberti prétend qu’on n’a rien de mieux à faire pour poser les vrais fondemens du droit naturel, que de partir de l’état de perfection, tel que l’Ecriture-sainte nous le représente, & de passer ensuite aux changemens qui se sont introduits dans le caractere des hommes sous l’état de corruption. Voyez son Compendium juris naturalis orthodoxiæ Theologiæ conformatum.

Voici un homme qui s’est fait un nom au tems où les esprits vouloient ramener tout à la révélation. C’est Jean Amos Comenius. Il nâquit en Moravie l’an 1592. Il étudia à Herborn. Sa patrie étoit alors le théâtre de la guerre. Il perdit ses biens, ses ouvrages & presque sa liberté. Il alla chercher un asyle en Pologne. Ce fut-là qu’il publia son Janua linguarum referata, qui fut traduit dans toutes les langues. Cette premiere production fut suivie du Synopsis physicæ ad lumen divinum reformatæ. On l’appella en Suisse & en Angleterre. Il fit ces deux voyages. Le comte d’Oxenstiern le protegea, ce qui ne l’empêcha pas de mener une vie errante & malheureuse. Allant de province en province & de ville en ville, & rencontrant la peine par-tout, il arriva à Amsterdam. Il auroit pû y demeurer tranquille ; mais il se mit à faire le prophete, & l’on sait bien que ce métier ne s’accorde guere avec le repos. Il annonçoit des pertes, des guerres, des malheurs de toute espece, la fin du monde, qui duroit encore, à son grand étonnement, lorsqu’il mourut en 1671. Ce fut un des plus ardens défenseurs de la physique de Moïse. Il ne pouvoit souffrir qu’on la décriât, sur-tout en public & dans les écoles. Cependant il n’étoit pas ennemi de la liberté de penser. Il disoit du chancelier Bacon, qu’il avoit trouvé la clef du sanctuaire de la nature ; mais qu’il avoit laissé à d’autres le soin d’ouvrir. Il regardoit la doctrine d’Aristote comme pernicieuse ; & il n’auroit pas tenu à lui qu’on ne brûlât tous les livres de ce philosophe, parce qu’il n’avoit été ni circoncis ni baptisé.

Bayer n’étoit pas plus favorable à Aristote ; il prétendoit que sa maniere de philosopher ne conduisoit à rien, & qu’en s’y assujettissant on disputoit à l’infini, sans trouver un point où l’on pût s’arrêter. On peut regarder Bayer comme le disciple de Come-nius. Outre le Fil du labyrinthe, on a de lui un ouvrage intitulé, Fundamenta interpretationis & administrationis generalia ex mundo, mente & Scripturis jacta, ou Ostium vel atrium naturoc schnographicè delineatum. Il admet trois principes ; la matiere, l’esprit & la lumiere. Il appelle la matiere la masse mosaïque ; il la considere sous deux points de vue, l’un de premiere création, l’autre de seconde création. Elle ne dura qu’un jour dans son état de premiere création ; il n’en reste plus rien. Le monde, tel qu’il est, nous la montre dans son état de seconde création. Pour passer de-là à la genese des choses, il pose pour principe que la masse unie à l’esprit & à la lumiere constitue le corps ; que la masse étoit informe, discontinue, en vapeurs, poreuse & cohérente en quelque sorte ; qu’il y a une nature fabricante, un esprit vital, un plasmateur mosaïque, des ouvriers externes, des ouvriers particuliers ; que chaque espece a le sien, chaque individu ; qu’il y en a de solitaires & d’universaux ; que les uns peuvent agir sans le concours des autres ; que ceux-ci n’ont de pouvoir que celui qu’ils reçoivent, &c. Il déduit l’esprit vital de l’incubation de l’Esprit-saint ; c’est l’esprit vital qui forme les corps selon les idées de l’incubateur ; son action est ou médiate ou immédiate, ou interne ou externe ; il est intelligent & sage, actif & pénétrant ; il arrange, il vivifie, il ordonne ; il se divise en général & particulier, en naturel & accidentel, en terrestre & céleste, en sidéréal & élémentaire, substantifique, modifiant, &c. L’esprit vital commence, la fermentation acheve. A ces deux principes, il en ajoute un instrumental, c’est la lumiere ; être moyen entre la masse ou la matiere & l’esprit ; de-là naissent le mouvement, le froid, le chaud, & une infinité de mots vuides de sens, & de sottises que je n’ai pas le courage de rapporter, parce qu’on n’auroit pas la patience de les lire.

Il s’ensuit de ce qui précede, que tous ces auteurs plus instruits de la religion, que versés dans les secrets de la nature, n’ont servi presque de rien au progrès de la véritable philosophie.

Qu’ils n’ont point éclairci la religion, & qu’ils ont obscurci la raison.

Qu’il n’a pas dépendu d’eux qu’ils n’ayent deshonoré Moïse, en lui attribuant toutes leurs rêveries.

Qu’en voulant éviter un écueil, ils ont donné dans un autre ; & qu’au lieu d’illustrer la révélation, ils ont par un mélange insensé, défiguré la philosophie.

Qu’ils ont oublié que les saintes Ecritures n’ont pas été données aux hommes pour les rendre physiciens, mais meilleurs.

Qu’il y a bien de la différence entre les vérités naturelles contenues dans les livres sacrés, & les vérités morales.

Que la révélation & la raison ont leurs limites, qu’il ne faut pas confondre.

Qu’il y a des circonstances où Dieu s’abaisse à notre façon de voir, & qu’alors il emprunte nos idées, nos expressions, nos comparaisons, nos préjugés-mêmes.

Que s’il en usoit autrement, souvent nous ne l’entendrions pas.

Qu’en voulant donner à tout une égale autorité, ils méconnoissoient toute certitude.

Qu’ils arrêteront les progrès de la philosophie, & qu’ils avanceront ceux de l’incrédulité.

Laissant donc de côté ces systèmes, nous acheverons de leur donner tout le ridicule qu’ils méritent, si nous exposons l’hypothèse de Moïse telle que Comenius l’a introduite.

Il y a trois principes des choses, la matiere, l’esprit & la lumiere.

La matiere est une substance corporelle, brute, té- nebreuse & constitutive des corps.

Dieu en a créé une masse capable de remplir l’abysme créé.

Quoiqu’elle fût invisible, ténébreuse & informe, cependant elle étoit susceptible d’extension, de contraction, de division, d’union, & de toutes sortes de figures & de formes.

La durée en sera éternelle, en elle-même & sous ses formes ; il n’en peut rien périr ; les liens qui la lient sont indissolubles ; on ne peut la séparer d’elle-même, de sorte qu’il reste une espece de vuide au milieu d’elle.

L’esprit est une substance déliée, vivante par elle-même, invisible, insensible, habitante des corps & végétante.

Cet esprit est infus dans toute la masse rude & informe ; il est primitivement émané de l’incubation de l’Esprit Saint ; il est destiné à l’habiter, à la pénétrer, à y regner, & à former par l’entremise de la lumiere, les corps particuliers, selon les idées qui leur sont assignées, à produire en eux leurs facultés, à coopérer à leur génération, & à les ordonner avec sagesse.

Cet esprit vital est plastique.

Il est ou universel ou particulier, selon les sujets dans lesquels il est diffus, & selon le rapport des corps auxquels il préside ; naturel ou accidentel, perpétuel ou passager.

Considéré relativement à son origine, il est ou primordial, ou seminal, ou minéral, ou animal.

En qualité de primordial, il est au dessus du céleste, ou sideré, ou élémentaiaire ; & partie substantifiant, partie modifiant.

Il est seminal, eu égard à sa concentration générale.

Il est minéral, eu égard à sa concentration spécifique d’or, ou de marbre.

Il se divise encore en vital, relativement à sa puissance & à ses fonctions ; & il est total ou principal, & dominant ou partiel, & subordonné & allié.

Considéré dans sa condition, il est libre ou lié, assoupi ou fermentant, lancé ou retenu, &c.

Ses propriétés sont d’habiter la matiere, de la mouvoir, de l’égaler, de préserver les idées particulieres des choses, & de former les corps destinés à des opérations subséquentes.

La lumiere est une substance moyenne, visible par elle-même & mobile, brillante, pénétrant la matiere, la disposant à recevoir les aspects, & efformatrice des corps.

Dieu destina la matiere dans l’œuvre de la création à être un instrument universel, à introduire dans la masse toutes les opérations de l’esprit, & à les signer chacune d’un caractere particulier, selon les usages divers de la nature.

La lumiere est ou universelle & primordiale, ou produite & caractérisée.

Sa partie principale s’est retirée dans les astres qui ont été répandus dans le ciel pour tous les usages différens de la nature.

Les autres corps n’en ont pris ou retenu que ce qu’il leur en falloit pour les usages à venir auxquels ils étoient préparés.

La lumiere remplit ses fonctions par son mouvement, son agitation & ses vibrations.

Ces vibrations se propagent du centre à la circonférence, ou sont renvoyées de la circonférence au centre.

Ce sont elles qui produisent la chaleur & le feu dans les corps sublunaires. Sa source éternelle est dans le soleil.

Si la lumiere se retire, ou revient en arriere, le froid est produit ; la lune est la région du froid.

La lumiere vibrée & la lumiere retirée sont l’une& l’autre ou dispersées, ou réunies, ou libres & agissantes, ou retenues ; c’est selon les corps où elles résident : elles sont aussi sous cet aspect, ou naturelles & originaires, ou adventices ou occasionnelles, ou permanentes & passageres, ou transitoires.

Ces trois principes different entr’eux, & voici leurs différences. La matiere est l’être premier, l’esprit l’être premier vivant, la lumiere l’être premier mobile ; c’est la forme qui survient qui les spécifie.

La forme est une disposition, une caractérisation des trois premiers principes, en conséquence de laquelle la masse est configurée, l’esprit concentré, la lumiere tempérée ; de maniere qu’il y a entr’eux une liaison, une pénétration réciproque & analogue à la fin que Dieu a prescrite à chaque corps.

Pour parvenir à cette fin, Dieu a imprimé aux individus des vestiges de sa sagesse, & des causes agissant extérieurement, les esprits reçoivent les idées, les formes, les simulacres des corps à engendrer, la connoissance de la vie, des procédés & des moyens, & les corps sont produits comme il l’a prévu de toute éternité dans sa volonté & son entendement.

Qu’est-ce que les : élémens, que des portions spécifiées de matiere terrestre, différentiées particulierement par leur densité & leur rareté.

Dieu a voulu que les premiers individus ou restassent dans leur premiere forme, ou qu’ils en engendrassent de semblables à eux, imprimant & propageant leurs idées & leurs autres qualités.

Il ne faut pas compter le feu au nombre des élémens, c’est un effet de la lumiere.

De ces trois principes naissent les principes des Chimistes.

Le mercure naît de la matiere jointe à l’esprit, c’est l’aqueux des corps.

De l’union de l’esprit avec la lumiere naît le sel, ou ce qui fait la consistance des corps.

De l’union de la matiere & du feu ou de la lumiere, naît le soufre.

Grande portion de matiere au premier ; grande portion d’esprit au second ; grande portion de lumiere au troisieme.

Trois choses entrent dans la composition de l’homme, le corps, l’esprit & l’ame.

Le corps vient des élémens.

L’esprit, de l’ame du monde.

L’ame, de Dieu.

Le corps est mortel, l’esprit dissipable, l’ame immortelle.

L’esprit est l’organe & la demeure de l’ame.

Le corps est l’organe & la demeure de l’esprit.

L’ame a été formée de l’ame du monde qui lui préexistoit, & cet esprit intellectuel differe de l’esprit vital en degré de pureté & de perfection.

Voilà le tableau de la Physique mosaïque de Comenius. Nous ne dirons de la Morale, qu’il désignoit aussi par l’épithete de mosaïque, qu’une chose ; c’est qu’il réduisoit tous les devoirs de la vie aux préceptes du Décalogue.

Mosaique

Mosaique, s. f. (Art. méchaniq.) on entend par mosaïque non-seulement l’art de tailler & polir quantité de marbres précieux de différentes couleurs, mais encore celui d’en faire un choix convenable, de les assembler par petites parties de différentes formes & grandeurs sur un fond de stuc, préparé à cet effet, pour en faire des tableaux représentant des portraits, figures, animaux, histoires & paysages, des fleurs, des fruits & toute sorte de desseins imitant la peinture.

On donnoit autrefois différens noms à la mosaïque, à cause de ses variétés ; les uns l’appelloient musaique, du latin musivum, qui signifie en général un ouvrage délicat, ingénieux, & bien travaillé ; &, selon Scaliger, du grec μοῦσον, parce que ces sortes d’ouvrages étoient fort polis : en effet, μοῦσον, εὔμουσον & μοῦσικον se prennent en ce sens chez les Grecs ; les autres l’appelloient musibum, comme on le voit encore dans quelques manuscrits, & sur-tout dans les inscriptions de Gruter ; d’autres lui ont donné les noms de musaïcum, museacum & mosiacum, de museis, comme le rapporte Jean-Louis Vives, tib. XVI. S. Augustin, de civitate Dei ; d’autres encore le font dériver du grec μησῖον, musico cantu, ou d’un mot hébreu, qui veut dire mélange ; mais Nebricensis & quelques autres croient, & ce qui paroît plus vraissemblable, qu’il dérive du grec μοῦσα, muse, parce que, dit-il, il falloit beaucoup d’art pour ces sortes de peintures, & que la plûpart servoient d’ornement aux muses.

L’usage de faire des ouvrages de mosaïque est, selon quelques auteurs, fort ancien. Plusieurs prétendent que son origine vient des Perses qui, fort curieux de ces sortes d’ouvrages, avoient excité les peuples voisins à en faire d’exactes recherches. Nous voyons même dans l’Ecriture sainte qu’Assuérus leur roi, fit construire de son tems un pavé de marbre si bien travaillé, qu’il imitoit la peinture. D’autres assurent que cet art prit naissance à Constantinople, fondés sur ce que cette ville étoit de leur tems la seule dont presque toutes les églises & les bâtimens particuliers en étoient décorés, & que delà il s’est répandu dans les autres province de l’Europe. En effet, on en transporta des confins de ce royaume chez les peuples voisins d’Assyrie, de-là en Grece, & enfin, selon Pline, du tems de Sylla, on en fit venir dans le Latium pour augmenter les décorations des plus beaux édifices. Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’il commença à paroître vers le tems d’Auguste, sous le nom d’une nouvelle invention. C’étoit une façon de peindre des choses de conséquence avec des morceaux de verre qui demandoient une préparation particuliere. Cette préparation consistoit dans la façon de le fondre dans des creusets, dans celle de le couler sur des marbres polis, & dans celle de le tailler par petits morceaux, soit avec des tranchans, soit avec des scies faites exprès, & de les polir pour les assembler ensuite sur un fond de stuc. (On peut voir dans les ouvrages de Nerius un fort beau traité sur cette partie.) A ces morceaux de verre succéderent ceux de marbre, qui exigeoient alors beaucoup moins de difficultés pour la taille ; enfin cet art négligé depuis plusieurs siecles, a été ensuite abandonné, sur-tout depuis que l’on a trouvé la maniere de peindre sur toutes sortes de métaux, qui est beaucoup plus durable, n’étant pas sujette, comme la premiere, à tomber par écailles après un long tems. On lui donnoit autrefois le nom de marqueterie en pierre, que l’on distinguoit de marqueterie en bois, ou ébénisterie ; & sous ce nom l’on comprenoit non seulement l’art de faire des peintures par pierres de rapport, mais encore celui de faire des compartimens de pavé de différens desseins, comme l’on en voit dans plusieurs de nos églises ou maisons royales, ouvrage des marbriers. Ce sont maintenant ces ouvriers qui sont chargés de ces sortes d’ouvrages, comme travaillant en marbre de différente maniere.

La mosaïque se divise en trois parties principales ; la premiere a pour objet la connoissance des différens marbres propres à ses ouvrages ; la deuxieme est la maniere de préparer le mastic qui doit les recevoir, celle de l’appliquer sur les murs, pavés & autres lieux que l’on veut orner de ces sortes de peintures, pour y poser ensuite les différentes petites pieces de marbre ; & la troisieme est l’art de joindre ensemble ces mêmes marbres, & de les polir avec propreté pour en faire des ouvrages qui imitent la peinture.

Premiere partie. Des marbres. Les marbres se trouvant expliqués fort au long à l’article de la Maçonnerie, nous nous contenterons ici de les désigner simplement par leurs noms.

Des marbres antiques.

Marbres antiques.
de lapis.
de porphyre.
de serpentin.
d’albâtre {   le blanc.
le varié. {   l’oriental.
le fleuri.
l’agatato.
le moutahuto.
le violet.
le roquebrue.
de granit. {   d’Egypte.
d’Italie.
de Dauphiné.
vert.
violet.
de jaspe. {   antique.
floride.
rouge & vert.
de Paros.
de vert antique.
blanc & noir.
de petit antique.
de brocatelle.
africain.
noir antique.
de cipolin.
jaune. {  de Sienne.
doré.
de bigionero.
de lumachello.
picesnisco.
de breche antique.
de breche antique d’Italie.

Des marbres modernes.

Marbres blanc.
de Carare.
noir moderne.
de Dinan.
de Namur.
de theu.
blanc veiné.
de margosse.
noir & blanc.
de Barbançon.
de Givet.
de Portor.
de Saint-Maximin.
de serpentin moderne.
vert moderne {  d’Egypte.
de mer.
jaspé.
de lumachello moderne.
de Brenne.
occhio di pavone.
porta sancta ou serena.
fior di persica.
del vescovo.
de brocatelle.
de Boulogne.
de Champagne.
de Sainte-Baume.
de Tray.
de Languedoc {  de Cosne.
de Narbonne.
de roquebrue.
de Caen.


Marbres de griotte.
de bleu turquin.
de serancolin.
de balvacaire.
de campan. {   blanc.
rouge.
vert.
isabelle.
de Signan.
de Savoie.
de Gauchenet.
de Lesf.
de Hance.
de Balzato.
d’Auvergne.
de Bourbon.
de Hon.
de Sicile. {  ancien.
moderne.
de Suisse.
d’Antin.
de Laval.
de Cerfontaine.
de Berg op-zoom.
de Montbart.
de Malplaquet.
de Merlemont.
de Saint-Remi.
royal.
Des marbres dits breches modernes.
Breche blanche.
noire.
dorée.
coraline.
violette.
isabelle.
des Pyrénées.
grosse.
de Véronne.
sauveterre.
saraveche.
saraveche petite.
settebazi.
de Florence.
des Lolieres.
d’Alet.

II Partie. De la maniere de préparer le stuc. Le stuc dont on se sert pour ainsi dire par-tout maintenant, au-lieu de marbre, & qui est une composition particuliere qui l’imite parfaitement, est une espece de mastic que l’on applique sur les murs où l’on veut faire de la mosaïque, & sur lequel on pose toutes les petites pieces de marbre qui réunies ensemble, doivent imiter la peinture & former tableau. Il s’en fait de plusieurs manieres, selon l’industrie & le génie des ouvriers.

Celle dont on se servoit autrefois consistoit dans une portion de chaux éteinte (on appelle chaux éteinte, celle qui a été amortie par l’eau), sur trois de poudre de marbre, que l’on mêloit avec des blancs d’œufs & de l’eau ; ce qui formoit une masse que l’on appelloit mortier. Mais l’usage & l’expérience nous ont appris que ce mastic ne pouvoit nous être d’aucun usage, s’endurcissant si promptement que les ouvriers n’avoient pas le tems d’unir leurs pierres ensemble.

La matiere que l’on emploie actuellement le plus communément, & qui est beaucoup meilleure que la précédente, consiste dans une portion de chaux éteinte, environ ce qu’en peut contenir un instrument avec lequel on la porte en Italie appellé schiffo, qui est à-peu-près la valeur d’un pié cube, sur trois de poudre de marbre de Tibur, & non d’autre espece, comme le remarquent plusieurs auteurs, mê-lé ensemble, non avec de l’eau, mais avec de l’huile de lin, que l’on remue tous les jours avec un morceau de fer. La premiere quantité est de 80 livres, que l’on augmente jusqu’à ce que le tout soit bien pris ; ce qui se connoît lorsque la masse entiere devenant unie, s’enfle de jour en jour en forme de pyramide, & l’eau qui étoit dans la chaux s’évapore : on y remet de l’huile tous les jours, de peur qu’elle ne se desseche, ce qui arrive cependant plus ou moins, selon la température des climats, des saisons, &c. Cette masse est ordinairement en été dix-huit ou vingt jours à acquérir son degré de perfection, & dans les autres tems de l’année davantage, à proportion de l’humidité de l’air, & de la rigueur des saisons ; de sorte qu’en hiver un mois entier ne suffit quelquefois pas pour la sécher : ce degré se connoît lorsque le mélange cessant de s’élever, l’eau qui étoit dans la chaux étant évaporée, elle demeure dans un état fixe, comme une espece d’onguent ; ce tems passé l’huile de lin s’évapore à son tour, & la poudre de marbre mêlée avec la chaux demeurant intimement liées, se durcissent & ne font plus qu’un corps solide.

Si l’on étoit pressé, on pourroit paîtrir dans ses mains de la chaux éteinte réduite en poudre, avec trois fois autant de poudre de marbre de Tibur, mêlée d’huile de lin, avec quoi l’on feroit un mastic semblable au précedent.

De la maniere de préparer le mastic. Pour préparer les murs, pavés, & autres choses semblables à recevoir la mosaïque, il faut y appliquer le mastic ; & pour cet effet, on enfonce auparavant dans ces murs de forts clous, à tête large, disposés en échiquier espacés les uns des autres d’environ deux pouces à deux & demi ; on les frotte ensuite avec un pinceau trempé dans l’huile de lin : au bout de quelques heures ou plus, selon l’humidité du tems, on garnit de mastic le pourtour de la tête de ces clous par petits morceaux, appliqués de plus en plus les uns sur les autres, jusqu’à ce qu’étant bien liés sur les murs, ils ne forment plus qu’un tout que l’on dresse alors à la regle ; on en fait environ 3 à 4 toises au plus de suite, pour qu’il ne se puisse durcir avant que l’on ait placé les petits morceaux de marbre que l’on joint bien proprement les uns contre les autres en les attachant au mastic ; lorsque tout l’ouvrage est bien pris, on le polit à la pierre-ponce bien également par-tout.

Si le mur étoit en pierre dure, & que l’on ne pût y enfoncer des clous, il faudroit alors y faire des trous à queue d’aronde, c’est-à-dire plus larges au fond que sur les bords, d’environ un pouce en quarré sur la même profondeur, espacés les uns des autres de deux pouces & demi à trois pouces, disposés en échiquier, que l’on empliroit ensuite de mastic, comme auparavant par petits morceaux les uns sur les autres, & bien liés ensemble. Ces trous assez près les uns des autres, à queue d’aronde & remplis d’un mastic qui, lorsqu’il est dur, ne peut plus ressortir, forment une espece de chaîne qui retient très solidement la masse.

On peut encore préparer ces murs d’une autre maniere, en y appliquant des ceintures ou bandes de fer entrelacées ; mais ce moyen augmente alors considérablement la dépense.

S’il arrivoit que l’on voulût faire des portraits, paysages, histoires & autres tableaux portatifs, tels que l’on en faisoit autrefois, ce qui s’exécute ordinairement sur le bois, il faudroit y enfoncer des clous à large tête, & y appliquer ensuite le mastic, de la maniere que nous l’avons vu.

III. partie. Des ouvrages de mosaïque. La mosaïque étant un composé de petits morceaux de marbre de diverses formes joints ensemble, les habiles ou- vriers exigent que chacun d’eux soit d’une seule couleur, de maniere que les changemens & diminutions de couleurs & de nuances, s’y fassent par différentes pierres réunies les unes contre les autres, comme elles se font dans la tapisserie par différens points dont chacun n’est que d’une seule couleur. Aussi est-il nécessaire qu’ils soient travaillés & rejoints avec beaucoup d’art, & que le génie de l’ouvrier soit riche, pour produire l’agréable diversité qui en fait toute la beauté & le charme. On voit encore en Italie, quantité de ces ouvrages. Ciampinus a fait graver la plus grande partie de ceux qui lui ont paru les plus beaux ; on voit aussi dans plusieurs de nos maisons royales quelques portraits, paysages, &c. encore existans de ces sortes d’ouvrages.

On divisoit anciennement les ouvrages de mosaïque en trois especes ; la premiere étoit de ceux que l’on nommoit grands, qui avoient environ dix piés en quarré au-moins ; on les employoit à tout ce qu’on pouvoit appeller pavé, exposé & non exposé aux injures de l’air ; on n’y représentoit aucune figure d’hommes ni d’animaux, mais seulement des peintures semblables à celles que l’on nomme arabesques ; on peut voir dans l’art de Marbrerie quantité de ces sortes de pavés. La deuxieme espece étoit de ceux que l’on appelloit moyens, qui avoient au-moins deux piés en quarré, & étoient composés de pierres moins grandes, par conséquent en plus grande quantité, & exigeoient aussi plus de délicatesse & de propreté que les autres. La troisieme espece étoit de ceux que l’on nommoit petits, ces derniers qui alloient jusqu’à un pié en quarré étoient les plus compliqués par la petitesse des pierres dont ils étoient composés, la difficulté de les assembler avec propreté, & l’énorme quantité des figures qui alloit jusqu’à deux millions.

La fig. 1. Pl. I. représente un paysage de la premiere espece, que le savant Marie Suarez, évêque de Vaison, contemporain de Ciampinus, a apporté lui-même à Preneste sa patrie ; on y voit sur le devant un pêcheur monté sur sa barque parcourant les bords du Nil.

La fig. 2. Pl. II. est un autre paysage de la derniere espece, exécuté dans l’église de S. Alexis à Rome, dont le fond représente le palais d’un prince sonverain sur les bord du Nil ou de quelque autre grand fleuve, au-devant duquel sont deux barques de pêcheurs, dont l’une va à la voile.

La fig. 3. représente un assemblage de quelques animaux de diverses especes exécutés sur le pilastre qui soutient l’arc de triomphe en face du sanctuaire, dans l’église de sainte Marie, au-delà du Tibre.

La fig. 4. représente Europe, fille d’Agenor, roi de Phénicie, enlevée par Jupiter changé en taureau, trait assez connu dans Ovide. Ce tableau conservé dans le palais du prince Barberin, porte environ deux piés & demi en quarré, & a été trouvé dans un lieu appellé communément l’Aréione, proche les les murs de la ville de Préneste, parmi les débris de marbre de différente façon, qu’on a employés dans la suite à décorer des colonnes de différens ordres.

La fig. 5. Pl. III. est une statue trouvée dans quelques anciens monumens au-delà de la porte Asinaria, appellée maintenant la rue Latine de S. Jean. Cette figure plongée dans l’obscurité, semble représenter le Sommeil tenant en sa main gauche trois fleurs appellées pavots, attributs de cette divinité. A l’égard de ce qu’elle tenoit de la main droite, & que le tems a fait tomber ; on croit selon la fiction des Poëtes qu’elle portoit une corne qui contenoit de l’eau du fleuve Lethé.

La fig. 6. est une seconde représentation de l’enlevement d’Europe par Jupiter, fait sur le pavé rapporté par le célebre & savant Charles-Antoine ***.

La fig. 7. est un tableau d’environ sept piés de hauteur sur dix de largeur, en marbre blanc & noir, dont nous sommes redevables au célebre abbé Ambroise Spezia, représentant trois dauphins, deux écrevisses de mer, un polype, Neptune avec son trident ou quelqu’autre dieu marin. Vers le bas de cette figure on découvre les vestiges de trois autres poissons dont l’un n’est pas connu, un autre semble être un veau marin & le dernier un cheval ; d’où l’on pourroit conjecturer qu’il y avoit là des eaux qui contenoient ces sortes de poissons.

La Pl. IV. est un paysage en mosaïque de la derniere espece, trouvé en la ville de Palestrine, dans les ruines d’un édifice dont la destination est encore incertaine ; les uns croient que c’étoit un temple dédié à la Fortune, d’autres que c’étoit un lieu où l’empereur Antonin faisoit élever un certain nombre de jeunes filles ; mais la plûpart fondés sur différentes inscriptions qu’on y trouva en même tems, & par les débris qui en restoient, assurent que c’étoit le fameux temple de Serapis, divinité célebre, révérée des anciens Romains.

Cette planche représente un canton de la haute Egypte où le Nil débordé se répand dans la campagne ; du milieu de ses eaux s’élevent des pointes de rochers où les oiseaux viennent se reposer ; les édifices sont séparés par des canaux couverts de barques & de bateaux, qui selon Maillet servent de communication les uns aux autres pendant l’inondation de ce fleuve.

A est un temple orné de guirlandes dorées, & couvert dans sa face antérieure d’un voile de pourpre au dessous duquel est l’empereur Hadrien tenant entre ses mains un vase qu’il a reçu d’un prêtre ; il est suivi d’une troupe d’officiers & de soldats, dont une partie sont sur la galere qui va le joindre. Ce prince va au-devant de la ville de Sienne, ou d’Eléphantine, que quelques-uns ont pris pour la Victoire, recevoir une palme & un diadème.

B est probablement la demeure des ministres de ce temple, près de laquelle est un parc destiné à renfermer des troupeaux & des animaux sacrés.

C est un autre temple où sont des prêtres égyptiens en habits de lin, couronnés de fleurs & rasés, dont six forment un chœur de musique ; quatre portent un chandelier posé sur une table quarrée qu’on croit être le tombeau d’Osiris, & les autres portent sur de longs bâtons les effigies symboliques des divinités égyptiennes.

Près de là, sur un grand piédestal de marbre de couleur, est représenté la statue d’Anubis.

D est la maison d’un pere de famille avec un colombier, titre qui n’existoit qu’avec le mariage, près de laquelle est une barque avec voile & maison, plus bas sont quelques bateaux de pêcheurs.

E est une légere représentation des fêtes de l’Egypte, c’est un berceau chargé des fruits de la vigne, appuyé des deux côtés sur deux îles, dans l’intervalle desquelles coulent tranquillement les eaux du Nil ; aux deux côtés sont deux banquettes où sont assises des figures égyptiennes tenant des vases à boire & des instrumens de musique ; au-dessus, au-dessous & à côté de ce berceau sont trois bateliers occupés à ramasser dans le Nil du lotus, plante qui sert de nourriture aux Egyptiens & aux Ethiopiens pendant une partie de l’année.

F est une cabane à l’entrée de laquelle sont deux paysans ou pêcheurs, dont l’un tient un trident ou harpon à trois pointes propre à prendre des gros poissons, qu’on trouve quelquefois dans le Nil.

Plus loin en G sont des Egyptiens montés sur une barque sans voile avec une maison, après avoir percé de deux traits un hippopotame.

H ils en lancent d’autres.

I un autre hippopotame qui fuit & se cache dans les roseaux.

Au-dessus en K sont des figures debout dont les unes semblent être les ministres du temple voisin, environné d’obélisques & de tours, dont une leur sert de demeure. Celui qui tient un trident est un pêcheur que quelques-uns ont pris pour Neptune.

Près de-là est un puits, espece de nilometre qui servoit à mesurer les accroissemens & décroissemens du Nil.

L est un autre temple à-peu-près semblable au précédent, mais décoré de guirlandes, & flanqué de deux maisons.

M sont deux maisons en tours quarrées, une en tour ronde servant de retraite aux ibis, espece de courlis, animaux volatiles, & deux cabannes couvertes de chaume ; près de-là est une barque avec voile & sans maison.

On voit en N un édifice considérable sur les bords du Nil, propre à nous donner une idée générale des palais d’Egypte.

Le haut de cette planche représente la retraite des animaux pendant les inondations de ce fleuve ; aussi les Ethiopiens n’ayant alors d’autres ressources que la chasse, ont beaucoup plus de facilité à les poursuivre ; il en est de toute espece, qui portent chacun leur nom en particulier, dont la plûpart ont été altérés par la longueur des tems & les différentes révolutions que cet ouvrage a éprouvées.

Ρινοκερος, rhinoceros, est un animal assez connu ; Χυ-ροπιθ-ιλ, ou plûtôt Χοιροπιθηκος, est un animal dont le nom a souffert quelques légeres altérations ; le mot grec signifie cochon, singe : en effet il tenoit de la nature de l’un & de l’autre.

Ελαφος ou εφαδος, semblent être deux sangliers ; ce sont deux animaux de la grosseur des hippopotames, qu’on nommoit chez les Ethiopiens colé.

Ϲαυος, se rapporte à l’animal inférieur ; il faudroit lire καυρος, lésard.

Πηκειν-ς-, est un nom dont on n’a pû fixer la lecture ni l’explication.

Λεαινα, est une lionne avec son lionceau.

Λινξ, est une espece de singe qui ressemble beaucoup au cheval ; c’est, selon quelques-uns, le lynx des anciens que d’autres croyent être un loup-cervier.

Δγελαρα, n’a aucune signification déterminée.

Κροκοδιλος-παρδαλις, est un crocodile-panthere, animal extraordinaire dont les anciens peuploient l’Afrique ; & non pas celui de mer, comme on le pourroit croire par opposition à celui qui suit.

Κροκοδιλος χερσαιος, est le crocodile terrestre.

Au-dessus de ce dernier assis sur un rocher, est un singe dont le nom a disparu.

Τιγρις, sont des tigres. Près de-là est un serpent appellé, à cause de la grosseur, le serpent géant : c’est un animal qui rampe sur les rochers ; on en trouve d’énormes en Ethiopie & dans les îles que forme le Nil.

Δρκος ou plutôt δορκος, chevre sauvage. Cet animal ressemble plus à une brebis qu’à une chevre, mais plus encore à une chevre qu’à un sanglier ; ainsi απρος est une faute dans la gravure de 1721.

Ηονοκενταυρα, honocentaure ; animal à longue criniere, qui tient de la nature de l’homme & de celle de l’âne ; il se sert de ses mains indifféremment pour courir ou pour tenir quelque chose. M. de Jussieu croit que c’est une espece de singe que l’on nomme callitriche.

Υαϐους, vraissemblablement ναϐους, nabnu, ainsi appellé par les Ethiopiens. Il a, dit-on, la tête d’unchameau, le col d’un cheval, les piés & les cuisses d’un bœuf ; sa couleur rougeâtre, entremélée de taches blanches, l’a fait nommer par d’autres caméléopard.

Κηιπιν, est une espece de singe d’Ethiopie à tête de lion. Près de cet animal, est un paon perché sur un arbre.

Κροκοττας, animal originaire d’Ethiopie, qui, selon plusieurs auteurs, tient beaucoup de la nature du loup & de celle du chien.

Καμελοπαρδαλι. .... nom qui a été défiguré dans le monument ; ce sont des caméléopards, ainsi nommés parce qu’ils ont le col du chameau, & des taches sur la peau comme les léopards. Ces animaux ont la tête du cerf avec des cornes de six doigts, la queue fort petite, & les piés fourchus.

Près de-là, sont deux crabes dans l’eau, un singe sur un rocher, & un animal nommé κφινγια qui a disparu avec son nom.

Ξιοιγ, le nom & l’animal sont également inconnus.

Θωαντες ou φωαντες & non pas ωαντες, comme on le voit dans la gravure de 1721. On croiroit d’abord que ce sont des thos, espece de loups-cerviers qu’on fait venir d’un loup & d’une léoparde ; cependant cette conjecture est contredite par le nom & la figure de ces animaux, qu’on prendroit plutôt pour un lion & une panthere. Près de là, est un serpent géant qui s’est saisi d’un canard qui vient d’être tué par les chasseurs.

Ενυδρις, enhydris, nom commun à la loutre & à une espece de serpent. Ce sont deux tortues d’eau & deux loutres, tenant chacune un poisson à la bouche.

Des outils Les outils propres aux ouvrages de mosaïque sont presque les mêmes que ceux qui appartiennent à la marbrerie. L’emploi du marbre étant le seul objet de ces deux arts, la plûpart de ceux que l’on voit dans la Planche V. sont une augmentation de ceux placés dans ce dernier, & particuliers à la mosaïque.

La figure premiere, Pl. V. est un composé d’environ deux cens cases particulieres assemblées les unes contre les autres, contenant chacune une certaine quantité de petites pieces de marbre d’une même couleur, appuyé sur une table AA, posée sur deux traiteaux d’assemblage BB.

La fig. 2. est un établi AA, à piés d’assemblage BB, sur lequel est posé un étau de bois, composé de jumelle dormante C, jumelle mouvante D, & vis à écroux E, dans lequel sont des petits morceaux de marbre F disposés pour être travaillés ; G est une sebille qui contient de l’émeril qui aide à scier le marbre.

La fig. 3. est une petite sciotte, propre aux ouvrages délicats, composée d’un fer A & de sa monture de bois B.

La fig. 4. est un petit compas droit, propre à lever des distances par ses pointes AA.

La fig. 5. est un petit compas à pointes courbes, appellé compas d’épaisseur, fait pour lever des épaisseurs par ses pointes AA.

La fig. 6. est un archet, composé d’une corde à boyau A, tendue sur un arc de baleine B.

La fig. 7. est un trépan, aciéré en A, & à pointe arrondie en B, ajusté dans la boîte C, servant avec le secours de l’archet, fig. 6. à percer des trous. On peut voir dans l’art de marbrerie cette opération de deux manieres différentes.

La fig. 8. est une lime quarrelette d’Angleterre A, emmanchée en B, faite pour limer & polir le marbre.

La fig. 9. est une pince, faite pour prendre les petites pieces de marbre, & les appliquer plus facile- ment sur le mastic ; il en est de plus petites ou de plus grandes selon la grandeur des ouvrages.

La fig. 10. est une pince, faite d’une autre maniere, à charniere A. .

Mosaïque

Mosaïque, en Peinture, espece de peinture faite avec de petites pierres coloriées & des aiguilles de verre compassées & rapportées ensemble, de maniere qu’elles imitent dans leur assemblage, le trait & la couleur des objets qu’on a voulu representer.

Pour exécuter cet art, il faut, avant toutes choses, avoir le tableau peint, soit en grand, soit en petit, de l’ouvrage qu’on veut imiter, & avoir aussi les desseins au net de la grandeur de chaque partie de l’ouvrage ; ce qu’on appelle cartons. On se sert de petites pierres de toutes sortes de forme & de couleur, qu’on distribue suivant leur nuance, dans différentes boëtes ou paniers. Ces petites pierres doivent avoir une face lisse & plate, mais il ne faut point qu’elles soient polies à leur surface extérieure ; car on n’y verroit pas la couleur lorsqu’elle refléchiroit la lumiere. Le dessein ou carton de chaque partie de l’ouvrage doit être piqué ; cela fait, on mouille un peu la place de l’enduit qui a été préparé, comme dans la peinture à fresque ; alors on ponce cette place avec de la pierre noire pilée ; ensuite l’on passe du mortier très fin, d’une épaisseur médiocre & égale, sur chaque endroit qui n’est pas marqué par le trait du dessein, afin de conserver & de mettre dans les contours les petites pierres, en les trempant dans le mortier liquide qu’on a soin d’avoir auprès de soi. Quand on veut dorer dans cette espece de peinture, on se sert de petites pieces de verre blanc épais & doré au feu d’un côté. La mosaïque subsiste d’ordinaire autant que le pavé ou le mur sur lequel elle est employée, sans altération de couleur.

Il nous reste en mosaïque un grand nombre de morceaux de la main des anciens. On voit, par exemple, dans le palais que les Barberins ont fait bâtir dans la ville de Palestrine, à 25 milles de Rome, un grand morceau de mosaïque, qui peut avoir 12 piés de long, sur dix de hauteur, & qui sert de pavé à une espece de grande niche, dont la voûte soutient les deux rampes séparées, par lesquelles on monte au premier palier du principal escalier de ce bâtiment. Ce superbe morceau est une espece de carte géographique de l’Egypte, &, à ce qu’on prétend, le même pavé que Sylla avoit fait placer dans le temple de la Fortune Prénestine, & dont Pline parle au vingt-cinquieme chapitre du trente-sixieme livre de son histoire. Il se voit gravé en petit dans le latium du P. Kircher ; mais en 1721 le cardinal Charles Barberin le fit graver en quatre grandes feuilles. L’ancien artiste s’est servi, pour embellir sa carte, de plusieurs especes de vignettes, telles que les Géographes en mettent pour remplir les places vuides de leurs cartes. Ces vignettes représentent des hommes, des animaux, des bâtimens, des chasses, des cérémonies, & plusieurs points de l’histoire morale & naturelle de l’Egypte ancienne. Le nom des choses qui y sont dépeintes, est écrit au-dessus en caracteres grecs, à-peu-près comme le nom des provinces est écrit dans une carte générale du royaume de France. On voit encore à Rome & dans plusieurs endroits de l’Italie, des fragmens de mosaïque antique, dont la plûpart ont été gravés par Pietro Santi Bartoldi, qui les a insérés dans ses différens recueils.

Les incrustations de la galerie de sainte Sophie à Constantinople sont des mosaïques faites la plûpart avec des dez de verre, qui se détachent tous les jours de leur ciment ; mais leur couleur est inaltérable. Ces dez de verre sont de véritables doublets ; car la feuille colorée de différente maniere, est couverte d’une piece fort mince, collée par-dessus :il n’y a que l’eau bouillante qui puisse la détacher. C’est un secret connu, & que l’on pourroit mettre en pratique, si les mosaïques revenoient à la mode parmi nous. Quoique l’application de ces deux pieces de verre qui renferme la lame colorée soit vétilleuse, elle prouve que l’invention des doublets n’est pas nouvelle. Les Turcs ont détruit le nez & les yeux des figures que l’on y avoit représentées, aussi-bien que le visage des chérubins, placés aux angles du dôme.

L’art de la peinture en mosaïque se conserva dans le monde après la chûte de l’empire romain. Les Vénitiens ayant fait venir en Italie quelques peintres grecs au commencement du treizieme siecle, Apollonius, un de ces peintres grecs, montra le secret de peindre en mosaïque à Taffi, & travailla de concert avec lui à représenter quelques histoires de la bible dans l’église de saint Jean de Florence. Bientôt après Gaddo-Gaddi s’exerça dans ce genre de peinture, & répandit ses ouvrages dans plusieurs lieux d’Italie. Ensuite Giotto, éleve de Cimabué, & né en 1276, fit le grand tableau de mosaïque qui est sur la porte de l’église de saint Pierre de Rome, & qui représente la barque de saint Pierre agitée par la tempête. Ce tableau est connu sous le nom de Nave del Giotto. Beccafumi, né en 1484, se fit une grande réputation par l’exécution du pavé de l’église de Sienne en mosaïque. Cet ouvrage est de clair-obscur, composé de deux sortes de pierre de rapport, l’une blanche pour les jours, l’autre demi-teinte pour les ombres. Josepin & Lanfranc parurent ensuite & surpasserent de beaucoup leurs prédécesseurs par leurs ouvrages en ce genre de peinture. Cependant on s’en est dégoûté par plusieurs raisons.

Il est même certain qu’on jugeroit mal du pinceau des anciens, si l’on vouloit en juger sur les mosaïques qui nous restent d’eux. Les curieux savent bien qu’on ne rendroit pas au Titien la justice qui lui est due, si l’on vouloit juger de son mérite par les mosaïques de l’église de S. Marc de Venise, qui furent faites sur les desseins de ce maître de la couleur. Il est impossible d’imiter avec les pierres & les morceaux de verre dont les anciens se sont servi pour peindre en mosaïque, toutes les beautés & tous les agrémens que le pinceau d’un habile homme met dans un tableau, où il est maître de voiler les couleurs, & de faire tout ce qu’il imagine, tant par rapport aux traits, que par rapport aux couleurs. En effet, la peinture en mosaïque a pour défaut principal, celui du peu d’union & d’accord dans les teintes qui sont assujetties à un certain nombre de petits morceaux de verre coloriés. Il ne faut pas espérer de pouvoir, avec cet unique secours, qui est fort borné, exprimer cette prodigieuse quantité de teintes qu’un peintre trouve sur sa palette, & qui lui sont absolument nécessaires pour la perfection de son art : encore moins, avec l’aide de ces petits cubes, peut-on faire des passages harmonieux. Ainsi la peinture en mosaïque a toujours quelque chose de dur : elle ne produit son effet qu’à une distance éloignée, & par conséquent elle n’est propre qu’à représenter de grands morceaux. On ne connoît point de petits ouvrages de ce genre, qui, vus de près, contentent l’œil.

Il ne me reste qu’un mot à dire sur la mosaïque des habitans du nouveau monde, faite avec des plumes d’oiseau Quand les Espagnols découvrirent le continent de l’Amérique, ils y trouverent deux grands empires florissans depuis plusieurs années, celui du Mexique & celui du Pérou. Depuis longtems on y cultivoit l’art de la peinture. Ces peuples, d’une patience & d’une subtilité de main inconcevables, avoient même créé l’art de faire une espece de mosaïque avec les plumes des oiseaux. Il est prodigieux que la main des hommes ait eu assez d’adresse pour arranger & réduire en forme de figures coloriées tant de filets différens. Mais comme le génie manquoit à ces peuples, ils étoient, malgré leur dextérité, des artistes grossiers : ils n’avoient ni les regles du dessein les plus simples, ni les premiers principes de la composition, de la perspective & du clair-obscur.