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Planches:CARACTERES ET ALPHABETS, DE LANGUES MORTES ET VIVANTES (volume II)

De Encyclopédie

CARACTERES ET ALPHABETS

DE LANGUES MORTES ET VIVANTES,

Contenant vingt-cinq Planches.

ON ose se flater que le public verra avec plaisir le recueil d’alphabets anciens & modernes que nous lui présentons. Il n’est pas aussi ample ni aussi détaillé que nous l’eussions desiré ; mais nous pouvons au moins assurer qu’il est plus exact que tout ce qui a paru jusqu’ici en ce genre. Nous avons eu l’attention de ne tracer ces alphabets que d’après les meilleurs originaux que nous avons pû recouvrer ; & souvent nous en avons eu plusieurs sous les yeux pour nous guider dans le choix que nous en devions faire. Ceux que l’on trouve en assez grand nombre dans le tresor des langues de Duret, & dans d’autres recueils, sont mal exécutés, & sans choix ; plusieurs même sont entierement faux & imaginaires. Nous espérons que l’on ne nous fera point un pareil reproche. Nous avons mieux aimé nous contenter d’un petit nombre, que d’en hasarder un seul. La plûpart des alphabets indiens compris dans ce recueil, ont été envoyés de Pondichéri, il y a trente ans au moins. On avoit dessein alors, à la sollicitation des missionnaires françois, d’en faire graver les poinçons à Paris, pour établir plusieurs imprimeries aux Indes, à l’exemple des Danois, qui y avoient dèslors une imprimerie tamoule ou malabare. On doit juger par-là, de l’exactitude de ces alphabets, & du degré de confiance qu’on doit leur donner.

Comme il doit régner de l’ordre par-tout, il n’est point hors de propos de rendre compte ici de celuique nous avons observé par rapport à ces alphabets. Nous avons crû devoir débuter par l’hébreu & les autres alphabets qui en dérivent, comme le samaritain, le syriaque, l’arabe, l’égyptien, le phénicien, le palmyrénien, le syro-galiléen, l’éthiopien ; de-là nous passons aux anciens alphabets grecs & latins, & aux différens alphabets européens, qui dérivent manifestement des précédens ; viennent ensuite les alphabets arméniens, géorgiens, & celui de l’ancien persan, qui paroissent n’avoir aucun rapport avec les précédens, ni pour la forme des caracteres, ni pour les dénominations. Nous avons placé à la suite de ceux-ci, les alphabets indiens, le grandan, l’hanscret, le bengale, le talenga, le tamoul, le siamois, le bali, le thibétan, le tartare mouantcheou, & le japonnois ; enfin nous avons terminé notre recueil par les clés chinoises. Le chinois pourroit disputer d’antiquité avec l’hébreu & le samaritain ; mais comme c’est une écriture figurée, & dans l’origine, représentative des objets signifiés ; qu’elle n’a conséquemment aucune relation avec les caracteres alphabétiques, nous avons crû pouvoir lui assigner ce rang, sans pour cela avoir aucun dessein de contester sa haute antiquité, dont je suis très-persuadé.

PLANCHE Iere.

Bibliothèque Mazarine, exemplaire 2° 3442, numérisé par l’ENCCRE. Licence CC BY-NC-ND 3.0 France — pas d’utilisation commerciale, pas de modification. Le texte de ce site est sous une autre licence, CC BY-SA 3.0.

Hébreu & Samaritain.

Les Hébreux ont vingt-deux lettres ; leurs dénominations sont significatives. Aleph signifie bœuf, chef ; beth, maison ; ghimel, un chameau ; daleth, porte ; vav, un crochet ; zaïn, trait, glaive, massue ; cheth, un quadrupede, un sac ; theth, boue ; iod, la main ; caph, la paume de la main ; lamed, pointe pour animer le bœuf au travail ; mem, tache ou eau ; noun, poisson, race, lignée ; samech, appui ; aïn, l’œil ; phe, la bouche, le visage ; tsade, les côtés ; coph, singe ; resch, la tête ; schin, les dents ; tav, terme, borne. Comme il y a déja beaucoup de siecles que la langue hébraïque n’est plus une langue vivante, on ne peut répondre que tous ces noms signifient précisément ce qu’on leur fait signifier ici ; mais il y en a plusieurs dont on est assuré. Ces dénominations, selon moi, prouvent deux choses, la premiere, que les caracteres alphabétiques des Hébreux avoient été empruntés des lettres sacrées ou hiérogrammes des Egyptiens ; la seconde, que ces lettres hébraïques, telles que nous les présentons ici, non plus que les samaritaines, ne sont point de la premiere antiquité, puisqu’elles devroient figurer les choses qu’elles signifient. Cependant à mettre en parallele les lettres hébraïques avec les samaritaines, & en les examinant attentivement d’après cette idée, je ne doute aucunement qu’on ne donne la prééminence aux lettres samaritaines ; elles retiennent plus de leur ancienne origine, que les lettres hébraïques ; mais je suis persuadé que les unes & les autres viennent constamment des Egyptiens, qui sans doute avoient formé leur alphabet de quelques-unes de leurs lettres sacerdotales ou hiérogrammes ; peut-être même doit-on envisager ces dénominations aleph, beth, &c. comme les anciens noms égyptiens de ces lettres.

Les Hébreux comptent quatorze points voyelles, dont cinq longs, cinq brefs, & quatre très-brefs. Les cinq longs & les cinq brefs sont appellés mélakim, ou les rois ; les cinq très-brefs sont les ministres. Les dénominations de ces points-voyelles, qui sont camets, tsere, chirek, cholem, patach, &c. ont leurs significations dans la langue hébraïque, quoi-que Capelle soutienne le contraire, & qu’il prétende que ce sont des mots étrangers à cette langue. Camets signifie le compresseur, parce qu’il faut serrer les levres pour le prononcer ; patach, apertor, parce qu’il oblige à ouvrir les levres, &c.

Outre ces points-voyelles que l’on voit dans la Planche, les Hébreux en ont encore d’autres, que je n’aurois point omis, si cette Planche n’eût point été déja gravée lorsque j’ai eu la direction de ces alphabets. Ces points sont le dagesch, qui se met dans le ventre de la lettre, & sert à la doubler ; le mappik, qui est un point qui se met dans le he finale, & le rend mobile. Les Hébreux ont aussi un grand nombre d’accens ; savoir, douze qui se mettent sous les lettres, dix-huit qui se mettent dessus, quatre qui se mettent dessus & dessous, un qui se met à côté. Ces accens servent à avertir d’élever ou de baisser la voix ; il y a les accens aigu, grave & circonflexe ; d’autres servent à distinguer les différens membres d’une phrase ; enfin il en est aussi dont on ignore l’usage, mais qu’on ne laisse pas, nonobstant cela, de marquer dans le texte hébreu de la Bible, avec la plus sévere exactitude. Les doctes hébraïsans ont eu de grandes disputes entr’eux sur l’origine & l’antiquité de ces points & de ces accens ; les uns, par un excès de zele, ont prétendu soutenir que cette quantité prodigieuse de points & d’accens étoit aussi ancienne que les lettres mêmes ; leurs adversaires, au contraire, ont soutenu qu’ils étoient nouveaux, & de l’invention des Massoretes, qui trouverent le moyen de fixer la leçon du texte sacré, par l’appo-sition de ces points-voyelles & des autres remarques marginales. Mais il y a, je crois, un milieu à prendre entre deux sentimens si opposés ; il ne s’agit que de réduire cette ponctuation hébraïque à la simplicité de la ponctuation arabe, & on verra que tout le reste n’a été imaginé que pour une plus grande exactitude, à cause de la profonde vénération que l’on a eu pour le texte hébreu. Masclef, chanoine d’Amiens, s’avisa en 1716, de publier une grammaire hébraïque, dans laquelle rejettant & l’antiquité des points, & l’autorité de la massore, il prétendit qu’on devoit donner aux lettres hébraïques le son qu’elles ont dans l’alphabet ; ainsi par-tout où il se trouveroit un beth, ghimel, daleth, &c. il falloit prononcer be, ghi, da, &c. ensorte que suivant ce nouveau système, au lieu de moscheh, canaan, manascheh, selomoh, il faudra lire, meschih, canouan, menouschih, silameh : système aussi ridicule que mal conçû, & qui ne tend pas moins qu’à renverser toute la grammaire hébraïque. « Quo nomine tantam adficiam temeritatem, non invenio, dit le savant M. Schultenz, hoc non est illudere tantum orbi erudito, sed etiam insultare. Publicum, suamque in eo famam, parum curent necesse est, qui talia scribere audent. Ne mentionem quidem fecissem tantæ vanitatis, nisi materia coegisset. » En effet, l’ignorance grossiere qui fait la base de tout ce système, est telle que je n’eusse point rapporté moi-même ces paroles de M. Schultenz, si je n’avois eu dessein de détourner plusieurs personnes, qui encore aujourd’hui à Paris, perdent leur tems à vouloir apprendre l’hébreu d’après ces principes.

PLANCHE II.

Bibliothèque Mazarine, exemplaire 2° 3442, numérisé par l’ENCCRE. Licence CC BY-NC-ND 3.0 France — pas d’utilisation commerciale, pas de modification. Le texte de ce site est sous une autre licence, CC BY-SA 3.0.

Syriaque & Stranghelo.

La langue syriaque, appellée en divers tems, langue chaldéenne ou babyloniene, araméene, assyriene, fut encore nommée hébraïque, non qu’on la confondît avec l’ancien hébreu, mais parce qu’elle étoit devenue la langue vulgaire des Juifs, depuis leur retour de la captivité de Babylone, & qu’elle l’étoit encore du tems de Jesus-Christ. Il paroît constant qu’une partie des livres du nouveau Testament ont été écrits en syriaque. Les termes de boanerges, raca, mammouna, barjona, cephas, &c. répandus dans le nouveau Testament, sont syriens ; ce qui doit rendre l’étude de cette langue recommandable aux Chrétiens. Les dénominations des lettres de l’alphabet syriaque ne sont presque point différentes des hébraïques. Ces lettres servent également de chiffres ; Les lettres youd, koph, lomadh, mim, noun, semkath, ee, phe, ssode, avec un point dessus, valent 100, 200, 300, 400, 500, 600, 700, 800, 900. L’olaf avec un trait semblable à notre accent grave, au dessous, vaut 1000 ; le beth, avec un pareil trait, 2000 ; le même olaf, avec un trait horisontal mis dessous, vaut 10000 ; le youdh, avec un pareil trait dessous, vaut 100000 ; cette même barre mise sous un koph, vaut un million ; une espece d’accent circonflexe mis sous l’olaf, exprime dix millions ; sous le beth, vingt millions, & ainsi des autres lettres de l’alphabet.

Aujourd’hui on ne parle plus la langue syriaque ; la langue vulgaire des Syriens & des Maronites est l’arabe ; ensorte que le syrien, comme parmi nous le latin, est la langue de l’Eglise & des livres saints. Lorsque les Syriens veulent écrire en arabe sans être entendus des Mahométans, ils se servent des caracteres syriens ; & comme les Arabes ont six lettres de plus que les Syriens, savoir les lettres thse, cha, dhsal, dad, da & gain, ils y suppléent en ajoutant un point aux lettres tav, koph, dolath, ssodhe, tteth & ee. Le syriaque est aussi la langue savante des Chrétiens de saint Thomas, dans les Indes. J’ai quel- ques-uns de leurs livres écrits dans un caractere qui tient beaucoup du stranghelo, entr’autres l’évangile de saint Thomas, dont on trouve une version latine dans le recueil des faux évangiles de Fabricius, & qu’on a condamné à Rome, comme un livre apocryphe dont on n’avoit pû recouvrer l’original. Le syriaque en est aussi pur que celui du nouveau Testament ; leur écriture est fort belle & ronde, elle a cela de particulier que les lettres dolath, resch & zain ressemblent, savoir les deux premieres au dal des Arabes, & le zain au vav. On remarquera que les Syriens appellent encore leurs points-voyelles des noms d’Abrohom, Eschaia, Odom & Ouriah, qui sont autant de noms propres, dont la premiere lettre a le son d’une de ces voyelles.

Les Syriens Nestoriens étoient fort répandus dans la Tartarie vers le douzieme siécle ; ils y avoient établi leurs missions. L’an 1625, des maçons trouverent à la Chine, dans un petit village près de Sighanfou, capitale de la province de Chensi, une grande pierre de marbre, contenant une inscription en très-beaux caracteres chinois, qui prouve que les Syriens entrerent à la Chine dès le sixieme siécle sous le regne de l’empereur Taitçom, & que depuis cette époque jusqu’en l’année 782, qui est la date de l’érection de ce monument, la religion chrétienne y avoit fait de rapides progrès sous la protection des empereurs. Ce monument, qui est peut-être le plus beau qu’on puisse voir en ce genre, contient en marge, & en caractere stranghelo, les signatures d’environ soixante-sept prêtres syriens, & celle d’un certain Adam, à qui l’on donne le titre de prêtre, chorévêque & papasi du Tsinestan, c’est-à-dire du royaume de la Chine, appellé Tsin par les Orientaux.

Je ne sais où Duret a trouvé ce vers latin,

  • E cœlo ad stomachum relegit Chaldæa lituras.

PLANCHES III. & IV.

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Arabe.

Les Arabes écrivent de droite à gauche ; leur alphabet est composé de vingt-huit lettres, c’est-à-dire qu’ils ont six lettres de plus que les Hébreux & les Syriens. Le lam-alif, qui forme la vingt-neuvieme lettre de cet alphabet, n’est qu’une lettre double, composée du lam & de l’alif. Cet alphabet, tel qu’on le donne ici, a été mis dans cet ordre par les nouveaux grammairiens, qui, en cela, n’ont eu en vue que de réunir des lettres de même figure. En effet, plusieurs de ces lettres ne sont reconnoissables que par les points distinctifs qui s’apposent dessus & dessous. L’ordre naturel de l’alphabet arabe ne doit point différer de celui des Hébreux, & la preuve en est claire, en ce que la valeur numérale des lettres arabes correspond à celle des Hébreux. Les six lettres que les Arabes ont ajoutées à cet ancien alphabet, sont thse, cha, dhzal, dad, da & ghain. Elles doivent être placées à la fin de cet alphabet dans le même ordre que je viens de les nommer, & elles valent, savoir, thse, 500 ; cha, 600 ; dhzal, 700 ; dad, 800 ; da, 900 ; ghain, 1000. Ces six lettres ne different que par leurs points, des lettres, te, ha, dal, sad, ta & ain. Si nous étions aujourd’hui bien au fait de l’ancienne prononciation de l’hébreu, sans doute que nous pourrions expliquer la raison qui a porté les Arabes à admettre ces six lettres d’augmentation ; car il y a lieu de présumer que les Hébreux prononçoient le tav tantôt comme un t, & tantôt comme ths ; qu’ils aspiroient quelquefois la lettre he, & la prononçoient dans certains mots comme le cha des Arabes, &c. par la même raison qu’un point mis à droite ou à gauche sur la lettre en fait un schin ou un sin. Quoique les Hébreux n’ayent pas mis la même distinction sur les autres lettres que je viens de nommer, cela n’empêche point qu’elle ne pût subsister dans l’usage, & conséquemment que cela ait donné lieu aux Arabes de la faire dans leur alphabet. On peut croire encore que l’étendue des pays où on parle arabe, & les différens dialectes de cette langue, ont donné lieu à ces lettres d’augmentation. Quant à la prononciation, on observera que les lettres ain & gain se tirent du fond du gosier ; il est rare de ne point reconnoître un arabe à la prononciation de cette lettre.

Les notes ortographiques, qui sont hamza, wesla ou ouasla, madda, giezma, & taschdid, servent, savoir, le hamza à marquer le mouvement de l’alif, lorsqu’il est apposé dessous ou dessus cette lettre, ou à en tenir lieu lorsqu’il est écrit ou seul, ou sur les lettres vav & ye ; son usage est encore de doubler ces voyelles. Le ouasla se met sur l’alif initial, & désigne qu’il doit perdre sa prononciation pour prendre le son de la derniere voyelle du mot précédent. Le madda se met également sur l’alif, & le rend long ; il sert aussi d’abbréviation aux mots. Le giezma marque que la consonne sur laquelle on le met, est quiescente, ou destituée de toute voyelle. Enfin le taschdid double la lettre sur laquelle on le met.

Les tanouin ou nunnations, oun, an, in, servent à désigner ; savoir, oun, le nominatif ; an, l’accusatif ; & in, le génitif, le datif & l’ablatif.

Les plus anciens caracteres arabes sont ceux qu’on appelle coufites, ainsi nommés de la ville de Coufah, bâtie sur l’Euphrate. Les caracteres modernes sont de l’invention du visir Moclah, qui fleurissoit l’an 933 de l’ere chrétienne, sous les regnes des califes Moctader, Caher-Billah & Radhi-Billah. Les intrigues de ce visir lui couterent à trois reprises différentes, la main droite, la main gauche, & enfin la langue, ce qui le conduisit à traîner une vie misérable & languissante, qu’il finit l’an 949. On rapporte que lorsqu’il fut condamné à perdre la main droite, il se plaignit de ce qu’on le traitoit en voleur, & de ce qu’on lui faisoit perdre une main qui avoit copié trois fois l’alcoran, dont les exemplaires devoient être pour la postérité, le modele de l’écriture la plus parfaite. En effet, ces trois exemplaires n’ont jamais cessé d’être admirés pour l’élégance de leurs caracteres, nonobstant qu’Ebn-Bauvab les ait encore surpassés, au jugement des Arabes. D’autres attribuent l’invention de ces beaux caracteres à Abdallah-al-Hassan, frere d’Ebn Moclah. Il subsiste encore des monumens coufites, qui sont de toute beauté, mais assez difficiles à lire à cause des ornemens étrangers dont ils sont surchargés.

Turc.

Les Turcs ont cinq lettres de plus que les Arabes, qu’ils ont empruntées des Persans. La prononciation turque tient un milieu entre la prononciation persane & la prononciation arabe ; elle n’est pas si rude que celle-ci, mais plus mâle que l’autre, excepté cependant à Constantinople, où on prononce aujourd’hui le turc aussi doucement que le persan.

Les Turcs ont sept sortes d’écritures ; savoir, le nesqhi, dont ils se servent pour écrire l’alcoran, & la plûpart des livres d’histoire. Le diwani, dont ils se servent pour les affaires & dans le barreau ; les lignes de cette écriture montent de la droite à la gauche, mais plus sensiblement vers la fin. Le taalik, qui differe peu du nesqhi, & dont les juges & les poëtes se servent ; on s’en sert même en Arabie pour écrire l’arabe. Le kirma, qui ressemble aussi au taalik, & dont on se sert pour tenir les registres. Le sulus ou schulsi, qui sert dans les titres des livres & des patentes impériales. Enfin le iakouti & le rejhani, qui sont ainsi appellés du nom de leurs auteurs, mais dont on se sert rarement. Ils ont encore plusieurs autres sortes d’écritures, qu’il est assez inutile de détailler ici, dès que l’on n’en présente point de modeles sous les yeux. Il y a environ trente ans qu’Ibrahim Effendi a fait élever la premiere imprimerie turque à Constantinople, qui nous a enrichi d’une bonne histoire Ottomane en turc, d’une grammaire turque expliquée en françois, & de plusieurs autres ouvrages utiles & curieux. Je dis imprimerie turque, car nous avons plusieurs livres hébreux que les Juifs ont fait imprimer dans cette ville, antérieurement à cette époque.

Persan.

Les Persans ont emprunté leur alphabet des Arabes ; ils y ont ajouté cinq lettres, dont on peut voir la figure & la valeur dans la Pl. IV. Les anciens Persans avoient plusieurs langues & dialectes différentes ; savoir, le parsi, le deri, le pahlevi, le sogdi, le zabuli, l’heravi, le khouzi, le tartare, le souriani, & le carchouni. Le parsi ou farsi étoit ainsi appellé de la province de Perse, où on le parloit. Elle étoit la langue des savans & des maubed, ou prêtres. Le deri étoit la langue de la cour, qui étoit en usage à Madaïn, & dans les provinces de Khorassan & de Balk. Le pahlevi étoit ainsi appellé de Pehla, terme qui désignoit les cinq villes capitales Ispahan, Rei, Hamadan, Nehavend & Aderbigiane, où on le parloit. Le sogdi étoit ainsi appellé de la province de Sogdiane, au milieu de laquelle est située Samarcande. Le zabuli étoit ainsi appellé du Zablestan, province limitrophe de l’Indostan, & où sont situées les villes de Gaznah, Bamian, Meïmend, Firouzcoueh, Caboul, &c. L’heravi se parloit à Herah, dans le Khorassan. Le khouzi, ainsi nommé de la province de Khouzistan, située entre la province de Fars & Bassora, étoit parlé par les rois & les grands, & il leur étoit particulier. Enfin le tartare & le souriani, ou syrien, étoient aussi en usage en Perse, ainsi que le carchouni, qui étoit un langage composé de syriaque & de persan, & que l’on employoit dans les lettres missives.

PLANCHE V.

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Egyptien, Phénicien.

Nous devons à la sagacité & aux recherches de M. l’abbé Barthelemi, la découverte de l’alphabet égyptien, ainsi que des alphabets phénicien & palmyrénien. L’attention qu’il a eue de se procurer des copies exactes, & même des empreintes des monumens, lui ont applani les difficultés sans nombre que divers savans ont éprouvées à la lecture des premieres copies défectueuses que l’on avoit fait graver. Les peines que M. l’abbé Barthelemi s’est données, ont été couronnées par la réussite, & ont enrichi le public. Il y a lieu d’espérer que d’autres inscriptions qui pourront se trouver par la suite, donneront à son travail toute la perfection que l’on peut desirer.

Sous le N°. 1. est l’alphabet égyptien d’après l’inscription de Carpentras ; on le nomme égyptien, parce que l’inscription d’après laquelle il est tiré, se trouve au-dessous d’un monument qui est très-certainement égyptien. Cependant comme la religion égyptienne étoit reçue dans la Phénicie, il se peut que ce monument soit des Phéniciens, & il y a même beaucoup d’apparence, puisque les caracteres alphabétiques des Egyptiens, qu’on trouve sur divers monumens, & qu’on n’a pû déchiffrer encore, ne ressemblent à aucun des caracteres que nous connoissons.

N°. 2. Alphabet phénicien d’après des inscriptions conservées à Malte depuis long-tems, & d’après des médailles de Syrie.

N°. 3. Autre alphabet phénicien d’après des médailles de Sicile.

N°. 4. Troisieme alphabet phénicien d’après les inscriptions conservées en Chypre, & rapportées par Pococke.

N°. 5. Quatrieme alphabet phénicien d’après une inscription découverte tout récemment à Malte.

Palmyrénien.

N°. 6. Palmyre ainsi nommée à cause de la quantité de palmiers qui étoient dans ses environs, est la même ville que l’Ecriture-sainte nomme Tadmor, & dont elle attribue la fondation à Salomon. Cette ville étoit située à l’entrée du desert, sur les confins de la Syrie. Elle devint célebre sous les regnes d’Odenat & de Zénobie, qui étendit ses conquetes depuis les bords du Tigre jusqu’à l’Hellespont, & prit le nom de reine d’Orient, lorsqu’elle se fut assujetti l’Egypte, par Zalba, l’un de ses généraux. Cette reine fut depuis vaincue par Aurélien, chargée de chaînes d’or & conduite à Rome, où elle mena une vie privée près de Tibur, & dans une maison dont on voit encore les ruines. La ville de Palmyre, capitale des états de cette reine, étoit dans le voisinage de l’Euphrate, & limitrophe de l’empire des Perses à l’orient, & de celui des Romains à l’occident. Cette situation étoit extrèmement avantageuse pour le commerce ; en effet, Palmyre devint très-opulente en distribuant dans ces deux grands empires les marchandises qu’elle tiroit de la Perse & des Indes, par le moyen des caravannes. Elle fut aussi célebre par son négoce, que Batne, ville de l’Anthémisie, située près de l’Euphrate, au nord de la Mésopotamie ; que Dioscuriade ou Prezonde, port de la Colchide, dans lequel, au rapport de Pline & de Strabon, on voyoit aborder des négocians de 300 langues différentes ; enfin que Tyr & Alexandrie. Les ruines de Palmyre, dessinées par quelques voyageurs anglois, prouvent son ancienne splendeur : elles offrent de superbes colonnades, d’une magnificence & d’une richesse qui passe tout ce qu’on peut voir en ce genre. Les inscriptions palmyréniennes ont resté long-tems sans pouvoir être déchiffrées ; aussi les premieres copies étoient-elles fort défectueuses ; ensorte que plusieurs savans anglois, tels qu’Edouard Bernard, Smith, Robert Huntington, Hallifax, ont tenté vainement d’en donner des explications. Rhenferd crut être plus heureux que les Anglois, & il hasarda un alphabet ; mais la gloire de cette découverte étoit réservée à M. l’Abbé Barthelemi ; il trouva le moyen de lire & d’interpréter les inscriptions palmyréniennes, copiées fidelement par MM. d’Awkins & Robert Wood, & il fixa l’alphabet de cette langue ; c’est le même que nous donnons dans cette Planche. Les élémens de cet alphabet, qui tiennent de l’hébreu, s’écrivent de même de droite à gauche.

Syro-Galiléen.

N°. 7. Ce que nous appellons syro-galiléen, est à proprement parler, l’ancien chaldéen, familier aux prétendus Chrétiens orientaux, qui prennent le titre de Mendai Iahia, ou disciples de saint Jean-Baptiste ; ils étoient plus connus anciennement sous les noms de Charaniens & de Sabis. Ils habitent en grand nombre dans la ville de Bassora & dans les environs. Ces chrétiens prétendent avoir conservé parmi eux les livres qu’ils attribuent faussement à Adam, & qui sont écrits dans les caracteres que l’on voit sous ce N°. La bibliotheque royale possede plusieurs manuscrits sabiens, qui contiennent des especes de sermons & des litanies que feu M. l’Abbé Fourmont, de l’académie des Belles-Lettres, & professeur de syriaque au college royal, a traduits en partie. Le sabien est à proprement parler, du syriaque, mais mélangé de mots empruntés du persan & de l’ancienne langue chaldaïque. La religion de ces peuples me semble encore plus mélangée que leur langue ; elle tient de l’idolatrie indienne, du Judaïsme & du Mahométisme ; car ils n’ont de chrétien que le nom, & un certain baptême qu’on leur confere lorsqu’ils naissent, baptême qu’on renouvelle ensuite tous les ans à trois grandes fêtes différentes, & même lorsqu’ils se marient. Ils observent outre cela une sorte d’ablution soir & matin, à la façon des Mahométans. Ils font un sacrifice avec de la fleur de farine, du vin de passe & de l’huile, dont le schek ou sacrificateur fait un gâteau, qu’il distribue aux assistans après en avoir mangé un peu. Leur second sacrifice est celui de la poule, que l’on lave dans de l’eau claire, & à laquelle le schek coupe le col, étant tourné du côté de l’orient, en prononçant ces paroles : Au nom de Dieu, cette chair soit pure à tous ceux qui la mangeront. Leur troisieme sacrifice est celui du mouton, qui se fait avec les mêmes cérémonies.

Ces Sabis ont essuyé plusieurs persécutions ; ils comptent Mahomet, Omar & Tamerlan au nombre de leurs persécuteurs ; ils les accusent d’avoir brûlé leurs livres & abattu leurs temples. Ils furent encore persécutés par le calife Almamon, qui surpris de l’habillement étroit & de la longue chevelure de plusieurs d’entr’eux, qui l’étoient venu saluer, leur demanda s’ils étoient alliés ou tributaires ; ils répondirent, nous sommes Harraniens. Êtes-vous chrétiens, juifs, ou mages, leur demanda encore le calife ? ce qu’ils nierent. Avez vous des écritures & un prophéte, répliqua le calife ? ils tergiverserent dans ce qu’ils avoient à répondre à cette demande, & ne surent que dire. Vous êtes donc, reprit le calife, des sadducéens, des adorateurs d’idoles, & des compagnons du puits qui fut comblé de pierres sous le regne d’Alraschid. Si cela est ainsi, ajouta le calife, nonobstant que vous promettiez de payer le tribut, il faut que vous choisissiez de deux choses l’une, ou de suivre le Musulmanisme, ou l’une des religions dont il est parlé dans l’alcoran ; sans cela, je vous exterminerai tous. Le calife voulut bien différer sa décision, jusqu’à ce qu’il fût revenu du pays de Roum, pour lequel il partoit alors. Pendant cet intervalle, nombre de ces Harraniens couperent leurs longs cheveux, prirent d’autres habits, & se firent ou chrétiens ou musulmans. Ceux qui resterent attachés à la religion de leurs peres, résolurent de se dire de la religion des Sabiens, dont il est parlé dans l’alcoran. Le calife mourut dans cette expédition, & cela n’a point empêché que depuis ce tems-là, ils n’aient été connus sous le nom de Sabiens. Ben Schohnah les appelle Chaldéens ou Syriens. Pour moi, je suis porté à croire que leur religion est celle des anciens Egyptiens, des Phéniciens & des Chaldéens, à laquelle ils auront ajouté quelques cérémonies extérieures pour en imposer aux Chrétiens & aux Mahométans, avec lesquels ils sont obligés de vivre.

Ils essuyerent encore une violente persécution de la part des Portugais, qui maîtres d’Ormous, & amis du pacha de Bassora, obtinrent de ce gouverneur qu’on forceroit les Sabis d’aller à l’église portugaise, bâtie à Bassora, sous peine d’amende pécuniaire & de punition corporelle ; persécution qui ne finit que lorsque les Portugais perdirent Ormous.

PLANCHE VI.

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Alphabet Ethiopien & Abyssin.

La langue éthiopienne a eu le même sort que la langue latine, c’est à-dire, qu’elle est devenue une langue morte qui ne s’acquiert plus que par l’étude, & qui est consacrée pour les livres de religion ; aussi ces Peuples l’appellent ils Lesan ghaaz, langue d’étude ; Lesan matzhaph, langue des livres. La langue amharique ou abyssine a pris sa place ; elle est ainsi nommée de la province d’Amhar la principale du royaume d’Abyssinie ; c’est pourquoi on l’a appellée Lesan neghus, la langue royale : ce n’est pas qu’il n’y ait plusieurs autres langues différentes & quantité de dialectes qui se parlent dans les différens pays soumis à l’Ethiopie ; mais la langue amharique seule est entendue par-tout, parce qu’elle est la langue de la Cour. Elle ne l’est devenue que depuis l’extinction des rois d’Ethiopie de la famille des Zagée qui tenoient leur siege à Axuma ; car, comme la nouvelle famille qui les remplaça sur le trône parloit la langue amharique, tout le monde se fit un devoir de parler cette langue.

Au jugement de Ludolf, cette langue abyssine est très-difficile : & il conseille à ceux qui voudront l’apprendre, de commencer par s’adonner à l’étude de la langue éthiopienne, qui est à l’égard de la langue abissine, comme le latin à l’égard du françois & de l’espagnol.

Quant à la langue éthiopienne, elle dérive manifestement de la langue arabe dont elle ne semble être qu’une dialecte, non-seulement par rapport à l’identité d’un très grand nombre de radicales, mais encore par rapport à la grammaire qui est presque la même. Cette langue éthiopienne n’admet que vingt-six lettres, les Abyssins en ont ajouté sept que nous avons distinguées dans la planche.

On remarquera que les chiffres éthiopiens qu’on a eu l’attention de marquer dans cette planche, sont à proprement parler les caracteres grecs que les Ethiopiens auront probablement empruntés des Cophtes leurs voisins.

Les sept lettres que les Abyssins ont ajoutées à l’alphabet éthiopien prouvent encore l’étroite analogie de la langue abyssine avec celle des Arabes qui, comme on l’a remarqué ci-dessus, ont ajouté également un pareil nombre de lettres à leur ancien alphabet.

Les Ethiopiens sont connus dans l’Ecriture-sainte sous le nom de Chusites, parce qu’ils tiroient leur origine de Chus frere de Mesraïm & fils de Cham. Ces peuples avoient dès les premiers tems de leur monarchie, des lettres sacrées ou hiéroglyphes, dont les prêtres seuls possedoient la lecture, & des lettres vulgaires communes à tous les Ethiopiens. Diodore de Sicile même prétend dans un endroit de son histoire, que les Egyptiens avoient reçu des Ethiopiens ces lettres sacrées, prétention que feu M. l’abbé Fourmont a voulu appuyer par une Dissertation imprimée dans le cinquieme volume des mémoires de l’académie des Belles-Lettres ; mais je ne vois pas qu’il y détruise les témoignages de Sanchoniathon, de Ciceron, d’Anticlides cité dans Pline, de Platon, d’Eusebe de Cesarée, de Lucain, enfin de Diodore même, qui font honneur de cette invention au fondateur de la monarchie égyptienne, qu’ils nomment Menès, Mercure, Thot, Osiris, &c.

PLANCHE VII.

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Alphabet Cophte, ou Egyptien & Grec.

On a joint dans une même planche les alphabets cophte & grec à cause de l’étroite liaison qui subsiste entre l’un & l’autre. En effet, à l’exception de sept lettres que les Cophtes ont ajoutées de plus à leur alphabet, il est visible que toutes les autres lettres cophtes ne sont point différentes des majuscules greques ; même figure, même dénomination, même valeur : ces lettres greques furent introduites en Egypte, sous le regne des successeurs d’Alexandre dans ce royaume. La langue cophte qui ne subsiste plus que dans les livres des chrétiens d’Egypte, est un mélange de grec, & de l’ancienne langue égyptienne ; peut-être aussi s’y trouve-t-il beaucoup de termes empruntés des anciennes langues persanes & éthiopiennes, car on sait que l’Egypte fut soumise tour à tour aux Persans & aux Ethiopiens : mais ce qui rend la langue cophte d’aujourd’hui particuliere & originale, c’est que sa grammaire est différente de la greque & des langues orientales : nonobstant cela je suis fort éloigné d’en conclure, comme l’a fait M. l’abbé Renaudot (sur l’origine des lettres greques. Mémoires de l’acad. des Belles-Lettres, tom. II. pag. 274.) que l’ancienne langue égyptienne n’avoit aucun rapport avec l’hébreu & le phénicien ; & je suis très-persuadé qu’on ne doit pas en juger par la langue cophte d’aujourd’hui qui est bien différente de cette ancienne langue égyptienne. Sans alleguer d’autres preuves à cet égard, je ferai seulement observer que Mesraïm & Canaan étoient freres, qu’ils parloient la même langue, & que leurs partages se touchoient. Or, comment penser après cela que le phénicien & l’égytien différoient essentiellement l’un de l’autre ? La proposition ne paroît pas recevable.

Cadmus, prince phénicien qui conduisit une colonie dans la Gréce, communiqua aux Grecs l’alphabet phénicien ; mais les Phéniciens eux-mêmes tenoient cet alphabet des Egyptiens ; & par une suite des révolutions qui changerent la face de l’Egypte, les Ptolemées montant sur le trône d’Egypte, introduisirent l’usage des lettres greques qui firent insensiblement oublier l’ancien alphabet égyptien.

C’est à l’idolâtrie des Egyptiens que l’écriture doit son origine. Sanchoniathon, ancien auteur phénicien, dont Eusebe nous a conservé un fragment, dit que le dieu Thoor (c’est Osiris ou Mercure Anubis que l’on a appellé Thot par corruption) inventa l’écriture des premiers caracteres, qu’il tira les portraits des dieux pour en faire les caracteres sacrés des Egyptiens. En effet, ces portraits des dieux étoient chargés d'emblèmes significatifs, & formoient déja une sorte d’écriture figurée qui peignoit aux yeux la vertu & les différentes qualités & actions des grands hommes que l’on représentoit. Cette invention, grossiere d’abord, reçut bien-tôt quelque perfection : le pinceau & la plume succéderent au ciseau. On simplifia ces portraits & ces figures allégoriques, on les réduisit, pour plus de facilité, à un très-petit nombre de traits. Telle fut l’origine de l’écriture sacrée des Egyptiens : elle fut imaginée d’après ce que l’on appelloit les hieroglyphes, c’est-à-dire, les sculptures sacrées, & les grammata, c’est-à-dire, les lettres ou portraits des dieux.

Il paroît constant par Socrates cité dans le Phédre de Platon, par Diodore de Sicile, Ciceron, Pline & par plusieurs autres anciens écrivains, que l’écriture alphabétique est de l’invention du même prince nommé par les uns Menès ou Mercure, par les autres, Hermès, Thot, Osiris, &c. Suivant le témoignage de plusieurs de ces écrivains, le monarque égyptien avoit le premier distingué les voyelles des consonnes, les muettes des liquides ; & il étoit parvenu à assujettir le langage alors barbare à des regles fixes, & à régler jusqu’à l’harmonie des mots & des phrases. Ce qu’il y a de certain, c’est que ce prince, relativement à cette utile invention, fut regardé comme le dieu de l’éloquence & du savoir, & qu’en conséquence les savans de l’Egypte lui dédioient leurs ouvrages: Ægyptii scriptores, dit Jamblique (dans son Traité des Mysteres de l’Egypte,) putantes omnia inventa esse à Mercurio, libros suos Mercurio inscribebant ; Mercurius præest sapientiæ & eloquio. J’ajouterai seulement ici que le prince dont il s’agit, n’est point différent de Mesraïm que l’Ecriture sainte nous donne pour le fondateur de la monarchie égyptienne. Les différens surnoms que les Egyptiens & les Grecs lui ont donnés, n’empêchent pas de le reconnoître. On verra peut-être ici avec quelque plaisir l’origine de quelques-uns de ces surnoms. Je m’y arrête d’autant plus volontiers, qu’elle contribuera à confirmer ce que l’on vient de dire de l’inventeur de l’écriture. Plusieurs de ces surnoms y ont un rapport direct.

Le nom d’Anubis qu’on lui donnoit, vient de la racine orientale noub, qui signifie parler avec éloquence, d’où s’est formé le mot anoubi, un homme éloquent, un orateur, un hérault, un prophéte ; ce qui me décide dans le choix de cette étymologie, c’est que les noms d’Hermès & d’Hermeneus, que lui donnerent les Grecs, me paroissent être la traduction du mot anoubis ; ils signifient de même un interprête, un orateur. Souvent les Grecs joignoient ensemble le terme original avec sa traduction, & disoient Hermanoubis. On remarquera que les prophêtes étoient chez les Egyptiens, à la tête de leur hiérarchie : leur emploi étoit d’étudier les dix livres sacrés concernant les loix, les dieux, la discipline sacrée, ils étoient aussi préposés à la distribution des impôts. On voit par-là qu’il ne faut pas prendre le nom de prophete dans le sens que nous lui donnons exclusivement : il signifioit encore, & chez les Hébreux même, un hérault, un homme chargé de porter la parole : c’est dans cette derniere acception qu’on doit l’entendre, lorsque Dieu dit à Moïse : Aaron, votre frere sera votre prophete ; cela veut dire simplement qu’Aaron parleroit au peuple au nom de Moïse.

Je finirai ces remarques par l’interprétation des noms de Thoor, Thot, Osiris, Grammateus, &c. donnés à Mercure ou Mesraïm ; ces trois premiers surnoms ne sont point différens, & le quatriéme qui est grec, n’en est que la traduction. Cette proposition paroît un peu paradoxe, il s’agit de la prouver.

1°. Le nom de Thot, Taaut, &c. est un mot corrompu & une mauvaise prononciation des habitans d’Alexandrie. Philon de Biblos, dans le fragment de Sanchoniathon, nous apprend que les Egyptiens prononçoient Thoor ; ainsi ne pensons qu’à ce dernier terme.

2°. Si l’on fait réflexion que les lettres schin, tzade, & tav dans les langues orientales, sont assez souvent employées l’une pour l’autre ; que les Hébreux écrivoient schor pour dire un bœuf, tandis que les Chaldéens prononçoient tor, que le nom de Tyr vient de Tsor, &c. je m’imagine qu’on n’aura aucune répugnance à dériver le nom de thoor du mot tsoura, usité dans l’hébreu & le chaldéen, pour exprimer une image, une figure, d’autant plus que les Arabes écrivent & prononcent ce même mot soura.

La racine de ce mot oriental signifie faire une figure, la peindre ou la scuplter ; ajoutez à Thoor ou Thsoor l’article, vous aurez othsoor, ou athsoor, un sculpteur, un peintre.

3°. Les réflexions que l’on vient de faire sur les changemens mutuels des trois lettres nommées ci-dessus, prouvent que les noms d’Osiris, Seiris, habillés à la greque, ne sont point différens d’Othsoor. On sait par Plutarque, que l’épouse d’Osiris étoit aussi surnommée Athyri, Ἀθυρί, ou selon l’auteur du grand Etymologicon, Ἀθώρ Athor. Plutarque, dans un autre passage, dit qu’Isis portoit encore le nom de Μεθυερ ; & il est visible que ce nouveau nom ne differe des précédens que par le mem qui est la marque du participe.

4°. Les Egyptiens ont voulu, par ces surnoms d’Othsoor ou Osiris, apprendre à la postérité que le fondateur de leur monarchie avoit le premier fait les statues des dieux, & qu’il méritoit par excellence, l’épithéte de statuaire ou sculpteur. La Grece n’en avoit point perdu le souvenir, puisqu’elle appelloit un statuaire hermoglypheus, & la statuaire Hermoglyphicè technè, l’art de Mercure.

5°. Selon Sanchoniathon, Diodore de Sicile, &c. Mercure étoit le Grammateus de Chronos. On a rendu ce terme de Grammateus par secrétaire ; mais c’est une erreur, puisque ce terme peut aussi bien signifier l’inventeur des lettres que secrétaire. D’ailleurs, on sait que les sculptures sacrées ou les portraits des dieux, étoient appellés grammata. Dans ce sens, il seroit vrai que Mercure eût été le Grammateus de Chronos ou Hammon, puisqu’il l’avoit sculpté ainsi que les autres dieux, comme on l’a dit ci-dessus. J’envisage donc encore cette épithéte de Grammateus donnée à Mercure par les Grecs, comme la simple traduction du mot égyptien Athsori, Osiri, le statuaire, celui qui faisoit les grammata ou les portraits des dieux.

PLANCHE VIII. Alphabets Arcadien, Pélasge, Etrusque.

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Cette Planche contient six alphabets, l’hébreu, le samaritain, le grec, l’arcadien, le pélasge & l’étrusque. On a joint les deux premiers de ces alphabets, afin qu’on vît au premier coup d’œil qu’ils étoient originairement le même, & aussi afin de montrer que les quatre autres qui suivent, en dérivent évidemment.

L’alphabet grec est pris de l’inscription de Sigée, publiée l’an 1727 par le savant M. Chishull. On a eu soin d’y marquer les caracteres des deux manieres dont ils sont écrits, c’est-à-dire, les uns tournés de la gauche à la droite, & les autres de la droite à la gauche. C’est ainsi que sont disposées les inscriptions en Boustrophedon que M. l’abbé Fourmont a rapportées de son voyage de Gréce. On les nomme Boustrophédon, parce que les Grecs qui inscrivoient ces marbres, indécis apparemment s’ils devoient adopter l’usage d’écrire de la gauche à la droite, ou conserver celui dans lequel ils étoient d’écrire de la droite à la gauche qu’ils avoient emprunté des Phéniciens, s’aviserent d’écrire en même tems de l’une & de l’autre maniere ; en sorte qu’après avoir écrit une premiere ligne de la droite à la gauche, ils formoient la seconde ligne de la gauche à la droite, & continuoient ainsi alternativement de ligne en ligne, imitant par-là les sillons d’un champ labouré par des bœufs, & c’est ce qu’exprime le terme de Boustrophédon.

L’alphabet arcadien est l’alphabet latin, pris des anciens monumens d’Eugubio, gravés à ce que l’on prétend, antérieurement à la ruine de Troie. On l’appelle arcadien pour s’accommoder à l’opinion générale qui veut qu’Evandre ait apporté cet alphabet d’Arcadie dans le pays des Latins. Au reste, les Arcadiens étoient une peuplade des Pelasges.

Le pélasge, pris aussi des tables eugubines, étoit l’alphabet des peuples qui habitoient il y a plus de trois mille ans, l’Umbrie.

Enfin, l’alphabet étrusque est copié d’après les monumens reconnus indubitablement pour étrus-ques. Ces deux derniers alphabets, le pélasge & l’étrusque, ont un rapport si particulier avec l’alphabet grec de l’inscription de Sigée & d’autres monumens anciens, qu’il est aisé de voir qu’ils n’en faisoient qu’un même dans le commencement, & qu’ils tiroient également leur origine des lettres phéniciennes.

PLANCHE IX.

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Gothique.

Vulphilas, goth de nation, successeur de Théophile à l’évêché de Gothie, du tems de l’empereur Valens, fut le premier qui donna les lettres à sa nation. Jean le grand & d’autres prétendent cependant que Vulphilas ne fut point l’auteur de ces lettres, & ils ajoutent que, s’en étant servi pour sa version de l’Ecriture-sainte faite sur le texte grec, il fut regardé comme l’auteur de ces caracteres. Mais il y a lieu de penser que la prétention de ces écrivains n’est fondée que sur une antiquité imaginaire qu’ils veulent donner aux lettres gothiques. A les en croire, les Goths avoient des lettres antérieurement au tems que Carmenta fut avec Evandre, de Grece en Italie. Ils poussent même cette antiquité par-delà le déluge & jusqu’au tems des géans, auxquels ils attribuent l’érection de ces masses énormes de pierres que l’on remarque dans le Nord.

Ces auteurs, pour prouver ce qu’ils avancent si légèrement, devroient avant tout, accorder la même antiquité aux lettres greques, puisqu’il est certain que les lettres des Goths en dérivent, de même que les lettres copthes, serviennes & moscovites. Philostorge qui étoit contemporain d’Ulphilas qu’il appelle Οὐρφίλας, dit que ses parens maternels étoient de Cappadoce.

Alphabet Gothique, carré.

Le gothique carré qui tient beaucoup du caractere allemand, a été en usage fort long-tems, & même en France.

Islandois.

L’Islande est une grande isle qui a environ deux cens lieues de long, sur cent de largeur ; elle est située au nord de l’Ecosse, entre la Norvege, dont elle dépend, & le Groenland. L’alphabet islandois n’est point différent de l’alphabet runique. Cet alphabet, tel qu’on le donne ici, est rangé suivant l’ordre de notre alphabet ; l’ancien alphabet islandois ne contenoit que seize lettres que l’on rangeoit dans l’ordre suivant, qui est l’ordre naturel, par rapport à la valeur numérique.

Nom. Valeur numérique. Nom. Valeur numérique.
Nom. Valeur numérique. Nom. Valeur numérique. Fie, I. att. Jis IX. niu.
Nom. Valeur numérique. Nom. Valeur numérique. Fie, I. att. Jis IX. niu. Ur, II. tu. Aar, X. ti oü tiu
Nom. Valeur numérique. Nom. Valeur numérique. Fie, I. att. Jis IX. niu. Ur, II. tu. Aar, X. ti oü tiu Duss, III. thry. Sol, XI. allivu.
Nom. Valeur numérique. Nom. Valeur numérique. Fie, I. att. Jis IX. niu. Ur, II. tu. Aar, X. ti oü tiu Duss, III. thry. Sol, XI. allivu. Oys, IV. fiuhur. Tyr, XII. tolf.
Nom. Valeur numérique. Nom. Valeur numérique. Fie, I. att. Jis IX. niu. Ur, II. tu. Aar, X. ti oü tiu Duss, III. thry. Sol, XI. allivu. Oys, IV. fiuhur. Tyr, XII. tolf. Ridhr, V. fem. Biarkan, XIII. threttan.
Nom. Valeur numérique. Nom. Valeur numérique. Fie, I. att. Jis IX. niu. Ur, II. tu. Aar, X. ti oü tiu Duss, III. thry. Sol, XI. allivu. Oys, IV. fiuhur. Tyr, XII. tolf. Ridhr, V. fem. Biarkan, XIII. threttan. Kaun, VI. siax. Lagur, XIV. fiurtan.
Nom. Valeur numérique. Nom. Valeur numérique. Fie, I. att. Jis IX. niu. Ur, II. tu. Aar, X. ti oü tiu Duss, III. thry. Sol, XI. allivu. Oys, IV. fiuhur. Tyr, XII. tolf. Ridhr, V. fem. Biarkan, XIII. threttan. Kaun, VI. siax. Lagur, XIV. fiurtan. Hagl, VII. siau. Madur, XV. femtan.
Nom. Valeur numérique. Nom. Valeur numérique. Fie, I. att. Jis IX. niu. Ur, II. tu. Aar, X. ti oü tiu Duss, III. thry. Sol, XI. allivu. Oys, IV. fiuhur. Tyr, XII. tolf. Ridhr, V. fem. Biarkan, XIII. threttan. Kaun, VI. siax. Lagur, XIV. fiurtan. Hagl, VII. siau. Madur, XV. femtan. Naud, VIII. atta. Yr, XVI. siaxtan.

Nous avons fait entendre que les dénominations des lettres hébraïques avoient leurs significations ; les lettres islandoises ou runiques sont dans le même cas, & voici celles qu’on y attache.

Fie signifie troupeau, & métaphoriquement richesses. Cette lettre représente, dit-on, un animal qui badine avec ses cornes.

Ur, un torrent, étincelles qui sortent du fer rouge que l’on bat. La lettre représente le torrent.

Duss, exprime les spectres qui habitent les montagnes & les lieux écartés, & qui se montroient autrefois aux femmes & aux petits enfans sous la forme de nains & de géants. La ligne droite de la lettre représente le spectre ; la ligne courbe, la montagne ou colline.

Oys, port, golfe.

Ridhr, cavalcade ; ce caractere paroit représenter un cavalier qui monte à cheval.

Kaun, ulcere, démangeaison.

Hagl, grêle.

Naud, nécessité.

Jis, goutte d’eau qui se glace en tombant.

Aar, fertilité des campagnes. La lettre représente un soc de charrue.

Sol, la lumiere du soleil. On a voulu représenter les rayons de cet astre.

Tyr, taureau. La lettre représente un taureau qui fouille la terre avec ses cornes.

Biarkan, bouleau.

Lagur, liqueur, eau.

Madur, l’homme. La lettre représente un homme qui contemple le cours des astres, & leve les mains d’admiration.

Yr, arc tendu avec sa fleche. La lettre le représente assez bien.

Ce que nous venons de rapporter touchant l’alphabet runique ou islandois prouveroit qu’autrefois ces peuples avoient l’usage des lettres représentatives ou monogrammes, avant que de connoître les lettres alphabétiques.

Moesogothique.

On appelle Moeso-gothie, le royaume de Moesie, ou Mysie, situé entre le Danube, la Macédoine & l’Histrie, dans lequel les Visigoths ou Vestrogoths, c’est-à-dire, les Goths occidentaux qui étoient au-delà du Danube, vinrent s’établir avec la permission de l’empereur Valens, auquel ils promirent de l’aider contre les Huns, & même de se faire chrétiens, lorsqu’il leur auroit envoyé des docteurs qui les pussent instruire. Effectivement cet empereur leur envoya Ulphilas qui leur donna l’alphabet grec, & traduisit en langue gothique l’écriture sainte.

Anglo-Saxon.

On appelle Anglo-saxons, les peuples anglois qui habitoient la Saxe & qui passerent, l’an 449 de J. Chr. dans la grande-Bretagne, à laquelle ils donnerent le nom d’Angleterre, car auparavant elle s’appelloit Albion & Bretagne, ou Britannia. Ces anglois y porterent avec eux la langue allemande, & l’ancienne langue bretonne fut confinée dans le pays de Galles, où se retirerent les naturels du pays : cette ancienne langue bretonne ressemble au bas breton qui se parle dans la basse Bretagne, province de France. L’alphabet anglo-saxon n’est point différent de l’alphabet latin.

Illyrien ou Esclavon.

La langue illyrienne ou esclavonne se parle dans plus de soixante provinces différentes situées tant en Europe qu’en Asie, mais particulierement en Moscovie, Sclavonie, Dalmatie, Boheme, Pologne, Lithuanie, &c. Hongrie, Croatie, Carniole, Bulgarie, Prusse, Bosnie, Moldavie, Moravie, Silésie, &c.

PLANCHE X.

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Runique.

L’alphabet runique est absolument le même que l’alphabet islandois gravé dans la Planche IX. Il étoit conséquemment assez inutile de le répéter dans cette Planche X. Je ne puis là-dessus que revenir sur ce que j’ai déja ci-devant dit ; sçavoir, que cette irrégularité n’auroit point eu lieu, s’il n’y eût eu déjà plusieurs Planches gravées, lorsque j’en ai pris la direction. Voyez ci-dessus au titre, Alphabet islandois.

On entend par runes, les caracteres des anciennes lettres septentrionales. On dispute sur l’origine de ce nom. Wormius le fait venir de ren, canal, ou de ryn, un sillon. Spelman soutient qu’il faut chercher dans ryne son étymologie. Ryne, ou geryne, en anglois, peut se rendre par mystere, ou chose cachée. On sait que les peuples du Nord faisoient grand usage des runes pour leurs opérations magiques.

« On rapporte qu’aucun des anciens Thraces n’étoit instruit des lettres ; l’usage même en est regardé comme une chose très-honteuse par tous les barbares qui habitent l’Europe, mais on dit que ceux d’Asie ne font nulle difficulté de s’en servir ».

C’est ce que dit Ælian. var. hist. lib. VIII. cap. 6. qui florissoit au deuxieme siecle.

Russe.

Les historiens du bas empire, prétendent que les Russes ou Moscovites n’avoient aucuns caracteres d’écriture avant Michel Paphlagonien, empereur grec, sous le regne duquel ils prirent la langue & les caracteres des esclavons ; les caracteres sont grecs, & les mêmes que les caracteres gravés dans la XI. Planche. Les Russes prétendent tirer leur origine des Esclavons, quoique leurs czars se croient descendre des Romains, c’est-à-dire, des empereurs de Constantinople qui se disoient Romains. M. l’Abbé Girard de l’Académie françoise, si bien connu par son excellent ouvrage des Synonymes, & par sa Grammaire françoise, avoit aussi composé une Grammaire & un Dictionnaire latins, françois & russes. M. le Breton, imprimeur ordinaire du roi, son ami & son légataîre, quant à ses manuscrits, en fit présent à la Russie il y a quelques années, avec la seule condition qu’on rendroit à M. l’abbé Girard l’honneur qu’on devoit à sa mémoire & à son travail.

Allemand.

Les Allemands ont formé leur alphabet sur celui des Latins, mais je ne puis assurer en quel tems. Leur langue est une des plus anciennes & des plus abondantes des langues de l’Europe. On accuse la langue allemande d’avoir une prononciation fort rude, & il n’est pas rare d’entendre dire parmi nous qu’elle est plus propre à parler aux chevaux qu’aux hommes ; mais c’est une erreur de ceux qui n’en connoissent ni le prix, ni la beauté, & qui n’ont jamais entendu parler que les Allemands les plus voisins de la France & de l’Italie, dont la prononciation est fort gutturale ; car dans la Haute Saxe & dans les autres bonnes provinces d’Allemagne, on ne remarque rien de semblable. L’allemand y a acquis ce degré de perfection où la langue françoise est montée sous le regne de Louis le Grand.

L’anglois, le hollandois, le danois & le suédois fournissent souvent des lumieres pour l’intelligence de la langue allemande. Les Hollandois & les Anglois se servoient d’abord des lettres allemandes, mais sur la fin du XVII. siecle, ils cesserent d’en faire usage & adopterent les caracteres latins ; pour les Suêdois & les Danois ils conservent encore aujourd’hui les caracteres allemands ; la prononciation des lettres allemandes est telle : a, bé, dé, é, ef, ye, ha, i, yod, ca, el, em, en, o, pé, coû, err, ess, té, ou, fau, vé, ics, ipsilon, tsed.

PLANCHE XI. Illyrien ou Esclavon & Servien.

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Une grande quantité de nations, tant en Europe qu’en Asie, parlent la langue esclavone, sçavoir, les Sclaves eux-mêmes qui habitent la Dalmatie & la Liburnie, les Macédoniens occidentaux, Epirotes, Bosniens, Serviens, Rasciens, Bulgares, Moldaviens, Podoliens, Russes, Moscovites, Bohémiens, Polonois, Silésiens ; & en Asie, les Circassiens, les Mingreliens, les Gazariens, &c. Gesner compte jusqu’à soixante nations dont l’esclavon est la langue vulgaire. On peut dire en général qu’elle se parle dans toute la partie orientale de l’Europe jusqu’au Don ou Tanaïs, excepté la Grece, la Hongrie & la Valachie ; mais quoique toutes ces nations parlent le même langage, elles ne se servent pas toutes du même alphabet. Les unes se servent des caracteres illyriques ou dalmates, inventés par saint Jerôme ; les autres, des caracteres serviens, inventés par saint Cyrille. Les caracteres illyriens sont singuliers & on y remarque très-peu de rapport avec les alphabets que nous connoissons ; pour les caracteres serviens ils sont grecs, à l’exception de quelques-uns d’augmentation que saint Cyrille a imaginés pour exprimer les différens sons du servien. Quant aux dénominations des élemens de ces deux alphabets, elles different peu ; on pretend qu’elles sont significatives.

L’alphabet de saint Cyrille porte le nom de Chiurilizza, celui de saint Jerôme s’appelle Buchuiza. Les provinces situées le plus à l’orient se servent des caracteres serviens ; les autres provinces situées vers l’occident ont les caracteres illyriens.

  • Moyses Hebrœas primus exaravit litteras ;
  • Mente Phœnices sagaci condiderunt Atticas ;
  • Quas latini scriptitamus edidit Nicostrata.
  • Abraham Syras, & idem reperit Chaldaïcas.
  • Isis arte non minore protulit Ægyptias.
  • Gulfilas promsit Getarum quas videmus ultimas.

PLANCHE XII & XIII.

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Arméniens.

Les Arméniens écrivent comme nous de gauche à droite, ils ont 38 lettres. On présente ici quatre sortes d’écritures en usage parmi eux. La premiere appellée zakghachir ou fleurie, sert pour les titres des livres & le commencement des chapitres ; ces lettres représentent des fleurs & des figures d’hommes & d’animaux, c’est pour cela qu’on les nomme encore chelhhachir, lettres capitales, & chassanachir, lettres d’animaux.

La seconde est appellée erghathachir, écriture de fer ; Rivola prétend qu’ils l’ont appellée ainsi, parce que cette écriture étant formée avec des traits plus mâles est moins sujette à l’injure des tems ; mais Schroder dit avec plus de vraisemblance qu’elle n’a été appellée de ce nom que parce que les Arméniens se servoient anciennement d’un stylet de fer pour tracer cette écriture. Autrefois on écrivoit des volumes entiers dans ce caractere ; aujourd’hui on ne l’employe plus, comme l’écriture fleurie, que dans les titres des livres & des chapitres.

La troisiéme est appellée poloverchir ou ronde, que l’on employe dans les plus beaux manuscrits & dans l’impression.

Enfin la quatrieme sorte d’écriture appellée notrchir ou cursive, sert dans le commerce ordi-naire de la vie, dans les lettres, &c. Cette derniere écriture a aussi ses majuscules qu’on a eu l’attention de mettre dans les planches.

Les Arméniens reconnoissent Haik, qui vivoit, dit-on, avant la destruction de Babel, pour le fondateur du royaume d’Arménie, & le premier qui ait parlé la langue haikaniene. Cet Haik eut un fils nommé Armenak. Wahé étoit le cinquante-troisieme & le dernier successeur d’Haik, il fut défait par Alexandre le grand, & ce royaume resta sous la domination des Macédoniens, jusqu’à ce qu’un certain arménien nommé Arschak, se revolta contre les Grecs du tems de Ptolémée Philadelphes, & fonda l’empire des Arsacides qui finit en la personne d’Artaschir, le 28 successeur d’Arschak. La langue haikaniene qui s’étoit conservée jusques-là dans son ancienne pureté, fut altérée par le mélange des Genthuniens, peuples du Canaan, des Bagratides & des Amatuniens, familles juives, des Medes, des Arsacides mêmes, qui étoient Parthes, des Arravielans, Alains de nation, des Chinois, &c. Jusqu’au 3e siécle les Arméniens n’eurent point de caracteres qui leur fussent propres, ils se servoient indifféremment de ceux des Grecs, des Perses & des Arabes ; un certain Miésrob, ministre & sécrétaire de Warazdate & d’Arsace IV. du nom, entreprit de leur donner un alphabet, à quoi il réussit. On fit une version de la bible & on traduisit divers livres, soit philosophiques, soit historiques des Grecs & des Syriens, ce qui fixa l’ancienne langue haikaniene qui cessa d’être vulgaire quelque tems après, & qu’on distingua de la vulgaire, en l’appellant langue littérale ; car depuis ce tems-là le royaume d’Arménie fut en proie aux Hagaréniens, aux Sarasins, aux Chorasmiens & aux Kalifes d’Egypte, enfin aux Tartares qui, sous la conduite de Tamerlan, sembloient devoir tout détruire ; ensorte que la langue en usage aujourd’hui dans l’Armenie est tellement éloignée de l’ancienne langue haikaniene qu’ils n’entendent plus cette derniere qu’à force d’étude, la vulgaire est pleine de mots arabes, turcs & persans, &c.

Malgré ce que nous venons de dire sur Miesrob, j’ajouterai ici qu’Angelus Roccha dans son discours sur la bibliotheque du vatican ; George, patriarche d’Alexandrie ; Sixtus Senensis, &c. reconnoissent saint Chrysostome pour l’auteur des écritures en langue arménienne, & pour l’inventeur des caracteres arméniens. Il est certain que saint Chrysostome fut banni de Constantinople par un édit de l’empereur, & qu’il alla finir ses jours dans l’Arménie ; il a pu donner aux Arméniens l’usage des lettres greques, que ces peuples n’auront quitté que pour prendre des lettres qui leur fussent propres.

PLANCHE XIV.

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Géorgiens.

Les Géorgiens écrivent comme les Arméniens & comme nous de gauche à droite. Ils ont trois alphabets dont les caracteres se ressemblent peu. Le premier est des lettres sacrées majuscules ; le second est des lettres sacrées minuscules, lesquelles anciennement étoient admises pour majuscules dans l’écriture vulgaire, mais dont on ne se sert plus aujourd’hui. Enfin le troisiéme alphabet est des lettres vulgaires, aujourd’hui en usage parmi les Géorgiens, dont les majuscules sont les lettres majuscules sacrées du premier alphabet.

PLANCHES XV & XVI.

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Ancien Persan.

Selon quelques écrivains, Dhohak, ancien roi de Perse, inventa les anciennes lettres persannes que nous présentons ici dans les Planches XV & XVI. d’autres en font honneur à Feridoun son successeur ; mais toutes ces traditions paroissent fort incertaines. Au reste je ne pense point que ces caracteres soient les premiers qui ayent été en usage parmi les Persans, parce qu’ils n’ont aucune affinité avec les caracteres syriens & phéniciens, &c. ce qui devroit être, selon moi, pour constater leur ancienneté. Je dis plus, je crois que dans l’origine les peuples qui habitoient cette vaste contrée n’eurent point d’autres caracteres que ceux des Syriens ou Assyriens, puisque dans les tems les plus reculés on appelloit du nom de Syrie, non seulement le royaume qui porte encore aujourd’hui ce nom, mais aussi l’Arménie, la Perse & la plûpart des autres pays asiatiques que Sem avoit eus en partage.

La Planche XV. présente l’alphabet des Gaures ou adorateurs du feu ; cet alphabet est composé de trente neuf lettres, je le donne tel que le hasard me l’a offert dans les papiers de feu M. Pétis de la Croix mon prédécesseur ; j’y ai reconnu la main de l’illustre Pétis de la Croix, son pere, qui avoit séjourné l’espace de dix ans à Alep, à Ispahan & à Constantinople, & qui mourut à Paris en 1695.

La Planche XVI contient aussi l’alphabet de l’ancien persan, mais tel que les Anglois viennent de le publier dans la nouvelle édition du livre de Religione veterum persarum, du docteur Hyde ; ce dernier alphabet ne contient que 29 élémens. Je laisse au lecteur le soin de comparer ce dernier alphabet avec le premier, il y verra plusieurs différences considérables, par rapport à l’ordre, aux dénominations, &c. il ne m’appartient point de décider auquel de l’un ou de l’autre on doit donner la préférence ; j’en laisse le soin à un jeune voyageur françois arrivé depuis peu des Indes & de Bassora, où il a résidé quelques années, & où il s’est appliqué particulierement à l’étude de l’ancien persan ; j’apprends qu’il n’est pas toujours de l’avis du docteur Hyde ; peut-être donnera-t-il la préférence au nôtre. J’ai ajouté au bas de cette XVI Planche le commencement du prétendu livre de Zoroastre, que le chevalier d’Ashvood a fait calquer fidelement sur l’original qui se trouve dans la bibliotheque bodlienne, & qu’il envoya à Messieurs Fourmont.

Grandan.

Outre les voyelles initiales, tous les alphabets indiens ont des voyelles plus abrégées qu’ils joignent avec les consonnes. L’alphabet grandan que nous présentons ici en manque, parce que l’on a négligé à Pondicheri de les marquer : cependant nous n’avons pas cru devoir omettre cet alphabet tel qu’il est, pour completer le plus qu’il nous a été possible le nombre des alphabets indiens, & dans l’espérance que par la suite quelqu’un se trouvera à portée de lui donner la perfection qu’il n’a pas.

PLANCHE XVII. Nagrou ou Hanscret.

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Les caracteres nagrous appellés encore hanscrets, marates, guzurates & samscretans, sont les caracteres de la langue savante des brahmes, que ces religieux se font un scrupule de n’enseigner qu’à ceux qui se destinent à embrasser leur état. Ils s’écrivent de gauche à droite ; j’ai tracé cet alphabet en partie d’après celui du P. Henri Roth, gravé dans la Chine illustrée de Kirchere, & en partie d’un manuscrit envoyé de Pondicheri, contenant quelques alphabets indiens, dont on avoit dessein de graver les poinçons à Paris, pour établir des imprimeries aux Indes, à l’exemple des Danois. C’est en langue samscretane qu’est écrit le vedam, qui est le livre de leur loi, dans lequel il est marqué tout ce qu’ils doivent croire & pratiquer. Un des privileges des brahmes est de pouvoir enseigner le vedam à ceux de leur famille, & non à d’autres familles ou tribus, excepté à celle des settreas, la premiere en dignité après celle des brahmes, & qui est composée de la noblesse du pays, dont le roi est le chef ; mais les settreas ne peuvent communiquer à personne la doctrine du vedam, ni enseigner à le lire.

PLANCHE XVIII.

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Bengale.

Les brahmes du royaume de Bengale employent les caracteres que l’on présente ici, lorsqu’ils écrivent en langue samskretane. Ces caracteres bengales s’écrivent comme les nôtres de gauche à droite ; pour faciliter leur lecture, on a joint au bas de la planche les liaisons les plus difficiles, qu’on ne devineroit point sans ce secours : les autres sont plus aisées & on a cru, pour cette raison, ne pas devoir en surcharger la planche. On sçait que le royaume de Bengale, autrement appellé Oulesser & Jaganat, est situé vers l’embouchure du Gange, au fond du golfe dit de Bengale ; sa ville capitale est Daca ; il est dans la dépendance des états du Grand Mogol.

L’alphabet bengale que nous donnons ici est tiré d’un manuscrit de la bibliotheque du Roi, N° 283. des livres indiens. C’est une espece de nomenclator assez étendu, à la tête duquel se trouve une grammaire expliquée en latin.

PLANCHE XIX.

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Telongou ou Talenga.

Cette langue est ainsi appellée de la province de Talenga, autrefois la principale du puissant royaume de Decan ; cette province s’étendoit jusqu’à Goa qui appartient aux Portugais, & Vizapour étoit sa capitale : le Grand Mogol ayant étendu ses conquêtes du côté du Nord, cette province a été partagée entre lui & le roi de Décan, mais le roi de Décan est appellé seulement le roi de Vizapour, & la province de Talenga est mise au nombre des provinces de l’Indostan qui obéissent au Grand Mogol. Aujourd’hui la ville capitale de cette province se nomme Beder. Cette province de Talenga vaut plus de dix millions de revenu au Grand Mogol. La langue talenga se nomme encore vulgairement le badega. Nous avons à la bibliotheque du roi une grammaire & d’autres ouvrages en cette langue.

PLANCHE XX.

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Tamoul ou Malabar.

Les Malabars écrivent comme nous de gauche à droite sur des feuilles de palmeras bravas, ou palmier, & c’est une sorte de gravure, puisqu’ils se servent pour écrire sur ces feuilles d’un stilet long au moins d’un pié : cette langue est appellée tamoule, parce que les peuples des Indes orientales qui la parlent s’appellent Tamouler ou Damuler ; on la nomme encore sentamil, codundamil, & plus vulgairement malabare, parce que les Européens confondent sous ce dernier nom tous ceux qui habitent la côte de Coromandel & de Malabar. Cette langue a cela de commun avec l’Anglois, que ses adjectifs sont indé- clinables, le substantif qui se met toujours après l’adjectif, déterminant seul ses genre, nombre & cas ; elle a aussi des pronoms honorifiques. Cette langue paroît belle & facile ; elle est enrichie de beaucoup d’ouvrages fort estimés, dont on possede un assez bon nombre à la bibliotheque du roi ; les missionnaires danois ont fait imprimer une grammaire de cette langue, & plusieurs autres ouvrages, ensorte qu’on a toute facilité pour l’apprendre.

PLANCHE XXI.

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Siamois & Bali.

La langue siamoise a 37 lettres & la balie 33, non compris les voyelles & les diphthongues qui sont en grand nombre, & ont leurs caracteres particuliers qui se placent les uns devant la consonne, les autres après, enfin d’autres dessus ou dessous, mais qui toutes néanmoins ne se doivent prononcer qu’après elle.

La prononciation siamoise est très-difficile, & il est impossible de la rendre exactement dans nos caracteres ; c’est une espece de chant à la façon des Chinois ; car les six premiers caracteres de leur alphabet ne valent tous qu’un K plus ou moins fort & diversement accentué. Les accens aigus ou graves que l’on a eu l’attention de marquer, sont pour avertir d’élever & de baisser la voix. Où ils élevent la voix, c’est de plus d’une quarte, & presque d’une quinte ; où ils la baissent, ce n’est guere que d’un demi-ton. On a marqué également les lettres aspirées.

Quant à l’alphabet bali, les lettres sur lesquelles on a marqué un accent aigu, doivent être prononcées d’environ une tierce majeure plus haut que les autres ; les autres lettres se prononcent d’une façon monotone.

La langue siamoise tient beaucoup du chinois, elle paroît de même toute monosyllabique, & il y a lieu de penser en effet qu’elle en est une dialecte particuliere. Par exemple, dans les noms des mois siamois, tels que M. de la Loubere les donne dans sa relation du royaume de Siam, je retrouve presque les mêmes noms que les Chinois leur donnent, comme il est aisé de s’en convaincre par la table suivante.

Nom. Valeur numérique. Nom. Valeur numérique. Fie, I. att. Jis IX. niu. Ur, II. tu. Aar, X. ti oü tiu Duss, III. thry. Sol, XI. allivu. Oys, IV. fiuhur. Tyr, XII. tolf. Ridhr, V. fem. Biarkan, XIII. threttan. Kaun, VI. siax. Lagur, XIV. fiurtan. Hagl, VII. siau. Madur, XV. femtan. Naud, VIII. atta. Yr, XVI. siaxtan. Nom. Valeur numérique. Nom. Valeur numérique.
Nom. Valeur numérique. Nom. Valeur numérique. Fie, I. att. Jis IX. niu. Ur, II. tu. Aar, X. ti oü tiu Duss, III. thry. Sol, XI. allivu. Oys, IV. fiuhur. Tyr, XII. tolf. Ridhr, V. fem. Biarkan, XIII. threttan. Kaun, VI. siax. Lagur, XIV. fiurtan. Hagl, VII. siau. Madur, XV. femtan. Naud, VIII. atta. Yr, XVI. siaxtan. Nom. Valeur numérique. Nom. Valeur numérique. Fie, I. att. Jis IX. niu.

La langue siamoise a encore cela de commun avec la langue chinoise & les langues du Tonquin, de la Cochinchine, &c. qu’elle est sans conjugaisons & déclinaisons ; si on se rappelle avec cela les traits de la physionomie des Siamois qui est toute chinoise, on se persuadera aisément que les uns & les autres ont une origine commune, ou du moins que les Siamois sont une colonie de Chinois.

Quant au bali, c’est la langue de la religion & une langue morte qui n’est entendue que des savans, c’est-à-dire, de très-peu de monde ; cette langue, bien différente de la langue vulgaire de Siam, est enrichie d’inflexions de mots comme nos langues : enfin c’est du bali que les Siamois ont emprunté leurs termes de religion, de justice, les noms de charges & tous les ornemens de leur langue vulgaire. On croit pouvoir assurer que cette langue balie a été portée dans le royaume de Siam par ces pieux solitaires qui à Siam portent le nom de talapoins ; à la Chine & au Japon, celui de bonzes ; en Tartarie & aux Indes, ceux de lamas, de chamenes ou samanes ; ils y porterent cette langue environ l’an 544 avant Jesus-Christ, avec le culte du dieu connu dans tous ces pays de la haute Asie sous les noms de boudha ou boutta, chaka, fo ou fochekiameouni, sommonacodom, &c. Avant, ces religieux habitoient l’Inde en deçà du Gange, & même leur dieu Boudha, selon quelques-uns, étoit originaire du Caschemire, dans le voisinage de la Perse, ce qui feroit soupçonner que cette langue balie, dont il est question, pourroit être l’ancien persan appellé pahalevi ou pahali. Le terme même de pagode est tout persan, pout gheda, c’est-à-dire, temple d’idole, & le nom même de samanes peut dériver du persan saumenischin, hermites ; de plus amples connoissances sur la langue balie décideront un jour ce point de critique intéressant.

PLANCHE XXII.

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Thibetan.

Le rouleau thibetan envoyé en 1722 à feu M. l’abbé Bignon par le czar Pierre le Grand, & dont M. Fourmont l’aîné a fait la traduction, m’a servi de modele pour tracer les élémens de l’alphabet thibetan. Je ne pouvois en choisir de plus beau, il est écrit avec une élégance & une netteté admirables. L’arrangement de cet alphabet, ses dénominations, les nombres cardinaux & le reste des remarques qui occupent le bas de la planche sont tirées d’un manuscrit apporté du Thibet par un missionnaire, contenant une espece de dictionnaire italien-thibetan, à la tête duquel se trouve une instruction sur la lecture de cette langue. J’ai encore fait usage d’une feuille volante que j’ai trouvée dans mes papiers, & qui vient à ce que je pense du P. Parrenin, jesuite, missionnaire de la Chine. Les Thibetans écrivent comme nous de gauche à droite.

Le Thibet passe parmi les Tartares pour être le centre & le chef-lieu tant de leur religion que de leurs sciences ; c’est à Lassa, où réside le souverain pontife des lamas, qu’ils vont adorer le dieu suprême dans le temple qui lui est consacré ; c’est auprès de ce chef de leur hierarchie, que les lamas de tous les royaumes voisins, vont s’instruire de leur théologie & recevoir les ordres.

PLANCHE XXIII.

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Tartare mantcheou.

Les Tartares Mantcheous, aujourd’hui maîtres de la Chine, se servent communément de ce caractere qu’ils tiennent des Tartares Mogols, les uns & les autres anciennement n’écrivoient point & l’origine du caractere que l’on présente ici ne remonte pas au-delà du regne de Genghizkan, empereur des Mogols.

La horde dont Genghizkan étoit le chef n’avoit point de caracteres, & ni ce prince, ni ses enfans ne savoient ni lire, ni écrire, avant son avénement à l’empire. Tayang, roi des Naimans, avoit à sa cour un seigneur igour appellé Tatatongko, qui gardoit le sceau de ce prince, & passoit pour un habile homme. Après la mort de Tayang, Tatatongko fut pris & mené à Genghizkan, qui apprit de lui l’usage du cachet royal. Tatatongko se rendit encore plus utile aux Mogols, en introduisant chez eux les caracteres igours qui ne furent point changés jusqu’au regne de Coublaikan, qui ordonna, l’an 1266 par un édit public, que l’on fît usage dans tous les tribunaux des caracteres faits par Pasepa, lesquels furent appellés les nouveaux caracteres mogols.

Pasepa étoit un seigneur thibetan, rempli de mérite, & dont les ancêtres, depuis dix siecles, avoient été les principaux ministres des rois de Thibet, & des autres rois des différens pays qui sont entre la Chine & la mer Caspienne. Pasepa se fit lama, & s’acquit une si grande réputation que Coublaikhan l’attacha à sa cour l’an 1260, & le déclara chef de tous les lamas. Coublaikan crut que la grandeur & la gloire de sa nation demandoient qu’elle eût des caracteres qui lui fussent propres, & comme Pasepa connoissoit non-seulement les caracteres chinois, mais encore ceux du Thibet [appelpellésappellés] caracteres du tangout, ceux d’igour, des Indes & de plusieurs autres pays situés à l’occident de la Chine, cet empereur le chargea de cette commission. Effectivement Pasepa examina avec soin l’artifice de tous ces caracteres, ce qu’ils avoient de commode & d’incommode, & en traça mille, & établit des regles pour leur prononciation & la maniere de les former. Coublai le récompensa de son travail par une patente de regulo, remplie de louanges. Malgré cela, les Tartares, accoutumés aux caracteres igours, eurent de la peine à apprendre les nouveaux, & l’empereur fut obligé de renouveller ses ordres pour être obéi. Il y a apparence qu’après la mort de Coublai, les Tartares reprirent leurs premiers caracteres comme étant plus faciles : ce qu’il y a de certain c’est que nous ignorons aujourd’hui quel pouvoit être cet alphabet composé de mille élémens. Il y a lieu de présumer que Pasepa avoit, comme dans la plûpart des alphabets indiens, lié les voyelles avec les consonnes, dont la multiplication avoit pû produire ce nombre de mille caracteres ; car enfin il n’est point de peuple dont les organes puissent produire mille sons différens.

Les caracteres mantcheoux sont absolument les mêmes que les caracteres igours, introduits à la cour des Mogols, du tems de Genghizkan ; les Mantcheoux n’y ont ajouté que les traits & les petits cercles qui marquent l’aspiration ; ce qu’il y a de singulier, c’est que ces caracteres igours, mogols, ou mantcheoux, car on peut à présent leur donner ces différens noms, ont le même coup d’œil que les caracteres syriaques, & que la valeur & la configuration de plusieurs de leurs élémens, sont décidemment les mêmes ; aussi y a-t-il beaucoup d’apparence que les Igours, horde des Turcs orientaux qui habitoient dans le voisinage de la Chine, où est situé aujourd’hui Turphan, les avoient empruntés des Syriens nestoriens qui s’étoient répandus jusques dans les pays les plus éloignés de la haute Asie ; les Igours devinrent tous chrétiens. Ils avoient du tems de Genghizkan des évêques particuliers, comme il y en avoit à la Chine, ainsi qu’on en a la preuve par le monument de Sighanfou. Les caracteres mantcheoux s’écrivent perpendiculairement en commençant à la droite & finissant à la gauche, comme la plûpart des orientaux : cette façon extraordinaire de tracer leurs mots perpendiculairement, leur est venue probablement encore des Syriens, qui bien qu’ils soient dans l’habitude de lire de droite à gauche, n’ont pas laissé de tracer leurs caracteres perpendiculairement de haut en bas ; ainsi que le dénote ce vers latin :

  • E cœlo ad stomachum relegit chaldæa lituras.

Les Tartares mantcheoux ont conservé leurs lignes dans le sens qu’ils les traçoient, à cause de l’obligation où ils se sont vus de traduire le chinois interlinéairement, ou d’en mettre la lecture dans leurs caracteres. Au reste ils peuvent également s’écrire & se lire de la droite à la gauche, comme le syriaque. Cet alphabet que les Mantcheoux appellent en leur langue tchouan-tchoue-outchou, c’est-à-dire, les douze têtes, est partagé en 12 classes, dont chacune contient 112 lettres ; c’est leur syllabaire qu’ils font apprendre aux enfans. Pour éviter la dépense inutile de plusieurs planches de gravures qu’un pareil syllabaire auroit demandé ; nous nous sommes contentés de tracer simplement les élémens de cet alphabet, selon les différentes configurations qu’ils prennent, soit au commencement, soit au milieu, foit à la fin des mots, par rapport à leurs liaisons. Quoique les Tartares Mantcheoux ne présentent point leur alphabet, suivant cette méthode, nous osons assurer cependant que c’est la plus simple, la plus facile & la plus courte.

Les points qui sont à côté des mots, de part ou d’autre, s’appellent thongkhi, les caracteres grands & petits s’appellent fouka, les virgules ou points s’appellent tsic ; quand il n’y a qu’un tsic, le sens de la phrase n’est pas achevé ; quand il y a deux tsic, il est achevé. Les traits s’appellent tsitchoun.

PLANCHE XXIV.

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Alphabets Japonnois.

Cette planche contient trois alphabets différens de la langue japonnoise. Le premier, appellé Firo-canna, & le second catta canna, sont communs aux Japonnois en général & en usage parmi le peuple. L’alphabet iamatto canna ou plutôt jamatto canna, n’est en usage qu’à la cour du Dairi, ou de l’empereur ecclésiastique héréditaire ; il est ainsi appellé de la province de Jammasiiro où est situé Miaco, résidence de ce prince.

Il n’est pas difficile d’appercevoir que les élémens de ces trois alphabets sont empruntés des caracteres chinois. Ce sont en effet tous caracteres chinois écrits très-librement, mais dont la prononciation est changée. Comme ces caracteres marquent des syllabes entieres, on en sent toute l’imperfection par rapport à nos langues dont les alphabets composés de simples voyelles & consonnes, peuvent exprimer toute sorte de sons. J’ignore si ces alphabets sont antérieurs à l’entrée des Européens au Japon, & si ces peuples les ont inventés d’eux-mêmes. Les savans du Japon lisent les livres chinois comme les Chinois mêmes ; mais la maniere dont ils prononcent les mêmes caracteres est fort différente. Les Japonois composent aussi en chinois ; & souvent, pour en faciliter la lecture, ils font graver à côté du chinois & interlinéairement, la prononciation dans leurs caracteres alphabétiques, de même que font les Tartares-Mantcheoux. J’oubliois de dire qu’ils écrivent comme les Chinois, perpendiculairement, ou de haut en bas & de la droite à la gauche.

PLANCHE XXV.

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Clés Chinoises.

Les Chinois n’ont point d’alphabet : & même leur langue n’en est point susceptible, n’étant composée que d’un nombre de sons très-borné. Il seroit impossible de pouvoir entendre du chinois rendu dans nos caracteres ou dans tel autre qu’on pourroit choisir. Ils n’ont que 328 vocables & tous mono- syllabiques, applicables à environ 80000 caracteres dont leur langue est composée, ce qui donne pour chaque monosyllabe, en les supposant partagés également, 243 à 244 caracteres. Or si dans notre langue françoise nous sommes quelquefois arrêtés pour quelques mots homophones, dont la quantité au reste est fort bornée, qu’on juge de l’embarras & de la gêne continuelle où doivent être les Chinois de parler une langue dont chaque mot est susceptible d’environ 244 significations différentes. Cette barbarie de langage, car c’en est une, fournit des réflexions sur l’antiquité du chinois ; mais je ne m’y arrête point ici, & je me contente de renvoyer à l’Encyclopedie, au mot Langue. Cependant, 328 vocables n’étant point suffisans pour exprimer tous les êtres & leurs différentes modifications, les Chinois ont multiplié ces sons par cinq tons différens, que nous marquons par les signes suivans, lorsque nous écrivons du chinois dans nos caracteres: —, ∧, \, /, ᴗ.

Le premier ton, —, appellé ping ching, c’est-à-dire, son égal & plein, se prononce également sans hausser ni baisser la voix.

Le second ton, ∧, appellé tcho ping, c’est-à-dire, son trouble & confus, se prononce en baissant un peu la voix sur la seconde syllabe lorsque le mot est composé de deux syllabes, ou s’il n’en a qu’une, en prolongeant un peu la voix.

Le troisiéme ton, \, appellé chang ching, c’est-à-dire, son élevé, est très-aigu.

Le quatrieme ton, /, appellé kiu ching, son qui court, se prononce d’abord d’un ton aigu & descend tout d’un coup au ton grave.

Le cinquiéme ton, ᴗ, appellé je ching, se prononce encore d’une maniere plus grave que le précédent.

Au moyen de ces cinq tons, les 328 vocables se trouvent déja monter à 1640 mots dont la prononciation est variée, il y a encore les aspirations de chacun de ces tons qui se marquent par un petit c, & doublent ce nombre de 1640 ; ensorte qu’au moyen de ces prononciations aspirées, nous trouvons déja 3280 vocables assez bien distingués pour des oreilles chinoises accoutumées à cette délicatesse de prononciation, & l’on conviendra que cette somme de mots est presque suffisante pour fournir à une conversation même assez variée. Mais ce qui leve presque toutes les difficultés qui pourroient résulter de ces homophonies, c’est que les Chinois joignent deux ou trois monosyllabes ensemble pour former des substantifs, des adjectifs & des verbes, comme :

  • Pan Kieou, une Tourterelle.
  • Chan Ki, Phaisan, mot à mot, Poule de montagne.
  • Siao Ki, Poulet, mot à mot, Petite Poule.
  • Ky Mou, Belle mere, mot à mot, succéder mere.
  • Ju Mou, Nourrice, mot à mot, Mere de lait.
  • Ky Mou, Poule, mot à mot, Poule mere.
  • Ting Hiang Houa, Giroflée, mot à mot, Fleur de clou aromatique.

Nonobstant cela, on doit sentir quelle présence de mémoire & quelle délicatesse d’oreille il faut avoir pour combiner sur le champ ces cinq tons, & les rappeller en parlant couramment, ou les distinguer dans un autre qui parle avec [précipitatationprécipitation], & qui marque à peine l’accent & le ton particulier de chaque mot.

Venons maintenant à l’écriture chinoise qui doit faire notre objet principal. Si la langue parlée des Chinois est pauvre, en récompense leur écriture est fort riche & fort abondante. Nous avons dit qu’ils avoient aux environs de 80000 caracteres, car le nombre n’en peut être borné ; & il est aisé, & même quelquefois nécessaire d’en composer de nouveaux, lorsque l’occasion l’exige & que l’esprit humain étendant ses bornes, parvient à de nouvelles connoissances.

Je pense que dans les commencemens, le nombre des caracteres chinois n’excédoit pas celui des monosyllabes dont nous avons parlé ci-dessus ; c’est-à-dire, qu’il n’alloit qu’à environ 328 ; mais ce que je ne conçois point, c’est que ces caracteres se soient multipliés à l’infini, & qu’on n’ait point imaginé de nouveaux sons pour les faire entendre à l’oreille. Il y a dans cette conduite des Chinois quelque chose d’extraordinaire & de difficile à comprendre, car si la comparaison des caracteres chinois avec nos caracteres numériques est juste, on conviendra qu’il seroit impossible de faire entendre la valeur de ces chiffres, si l’on n’avoit point imaginé autant de mots qui les présentassent à l’oreille, comme l’écriture les distingue aux yeux.

Dans l’origine, les caracteres chinois étoient, comme ceux des Egyptiens, autant d’images qui représentoient les objets mêmes qu’on vouloit exprimer ; & c’est ce qui a porté plusieurs savans hommes à soupçonner que les Chinois tiroient leur origine des Egyptiens, ou que ces derniers venoient des premiers, & que leur écriture ne devoit point être différente. On a prétendu plus encore il y a quelques années, on a voulu insinuer qu’une partie des caracteres chinois étoit formée de l’assemblage de deux ou trois lettres radicales empruntées de l’alphabet des Egyptiens ou de celui des Phéniciens ; & que ces lettres déchiffrées & liées suivant leur valeur, soit égyptienne, soit phénicienne, signifioient précisément ce que ces mêmes caracteres étoient destinés à exprimer chez les Chinois. On voulut appuyer ce systême par l’histoire des Egyptiens & des Chinois, & on prétendit prouver que les noms des empereurs chinois des deux premieres dynasties Hià & Chang, écrits en caracteres chinois, mais lus à l’égyptienne ou à la phénicienne, selon le systême dont on vient de parler, offroient les noms de Menès, de Thot & des autres rois d’Egypte, suivant le rang qu’ils occupent dans le canon d’Eratosthenes. Ce systême sembloit promettre de grands changemens dans l’histoire, & ouvrir une nouvelle carriere aux chronologistes ; mais malheureusement il est demeuré systême, & j’ose desespérer que jamais on ne pourra alleguer la moindre autorité qui puisse le rendre plausible. Ce n’est point là non plus l’idée que l’on doit se former des caracteres chinois.

A l’exception d’un certain nombre de ces caracteres qui n’ont qu’un rapport d’institution avec les choses signifiées, tous les autres sont représentatifs des objets mêmes. Les choses incorporelles, telles que les rapports & les actions des êtres, nos idées, nos passions, nos sentimens, sont exprimées dans cette écriture d’une maniere symbolique mais également figurée, à cause des rapports sensibles que l’on remarque entre ces représentations & les qualités, les sentimens & les passions des êtres vivans. Les Chinois, les Egyptiens, les Mexicains & quelques peuples encore ont imaginé ces sortes de caracteres, sans pour cela qu’on puisse soupçonner qu’ils se soient copiés les uns les autres. L’embarras qui résultoit de cette écriture, & la difficulté de tracer avec exactitude des caracteres composés d’un grand nombre de traits irréguliers, engagea avec le tems les Chinois à assujettir tous leurs caracteres à une forme fixe & quarrée. En effet, tous les caracteres chinois sont composés des six traits primordiaux qu’on remarque à la tête des clés chinoises, & qui sont la ligne droite, la ligne perpendiculaire, la houppe ou le point, les deux lignes courbes, & une autre ligne perpendiculaire qui est terminée en bas en forme de crochet. Ces six traits différemment combinés entr’eux & répétés plus ou moins de fois, forment les 214 clés ou caracteres radicaux auxquels se rapportent les 80000 caracteres dont la langue chinoise est composée ; car ces 214 caracteres radicaux sont les véritables élémens de cette écriture, & il résulte de leur combinaison entr’eux, le nombre prodigieux de caracteres dont je viens de parler. On remarquera que ces clés sont rangées selon le nombre de leurs traits. Elles commencent par les caracteres d’un seul trait, & finissent par ceux qui en ont le plus. Les Chinois observent ce même ordre dans leurs dictionnaires par clés. Les caracteres qui appartiennent à chacune de ces lettres radicales, se rangent à leur suite & dans l’ordre que la quantité de leurs traits leur donne.

Mais il est bon d’avertir qu’on ne trouveroit pas aisément le nombre des traits si l’on ne faisoit point attention au coup de pinceau qui les trace ; car, par exemple, tous les quarrés, comme le 30, 31 & 44 que l’on voit dans la planche, ne sont composés que de trois traits, quoiqu’ils semblent en avoir quatre, parce que la ligne supérieure & celle qui lui est attachée & descend sur la droite, se fait d’un seul coup de pinceau. Au reste, comme nous avons observé de marquer le nombre des traits, il sera plus aisé de chercher le nombre donné, & on s’accoutumera ainsi en peu d’heures à les compter à la maniere des Chinois.

Voici maintenant l’explication des 214 clés chinoises.

1. Ye, ou Y, unité, perfection, droiture.

2. * Kuen, germe qui pousse.

3. Tien tchu, point, rondeur, houppe.

4. Pie, courbure en dedans ou à droite.

5. Ye, courbure en-dehors ou à gauche, trouble.

6. Kiue, croc, arrêt.

7. Eul, deux, les choses doublées, la répétition.

8. Theou, tête élevée, opposition.

9. Gin, l’homme, & tout ce qui en dépend.

10. Gin, le soutien, l’élévation en l’air.

11. Ge, l’entrée, l’intérieur, l’union avec.

12. Pa, huit, l’égalité, la simultanéité.

13. * Kiong, la couverture entiere, comme d’un voile, d’un casque, d’un bonnet.

14. * * Mie, la couverture partiale, le sommet, le comble.

15. * * Ping, l’eau qui gele, la glace, l’hyver.

16. Ky, table, banc, appui, fermeté, totalité.

17. Khan & Kien, enfoncement, abyme, chûte, branches élevées.

18. Tao, couteau, couper, fendre.

19. Lie, force, la jonction de deux choses.

20. Pao, l’action d’embrasser, d’envelopper ; de-là, canon.

21. Pi, culier, spatule, fonte d’eau, de métal.

22. Fang, tout quarré qui renferme, coffre, armoire.

23. Hi, toute boîte dont le couvercle se leve, appentis, aqueduc, petit coffre à charniere.

24. Che, dix, la perfection, l’extrémité.

25. Pou, jetter les sorts, percer un rocher, une mine.

26. Tçie, l’action de tailler, graver, sceller.

27. Han, les lieux escarpés, les rochers, les antres.

28. Tçu, les choses angulaires, traversées à 3, &c.

29. * Yeou, l’action d’avoir, recevoir, de joindre & croiser l’un sur l’autre.

30. Kheoù, la bouche & tout ce qui en dépend, comme parler, mordre, avaller, &c.

31. Yu, les enclos, jardin, royaume, entourer.

32. Thoù, la terre & ses qualités, ce que l’on en fait, poterie, &c.

33. Ssé, la maîtrise d’un art, les respects dûs aux maîtres, &c. ses qualités, docteur, gouverneur, mandarin.

34. Tchi, marche lente, l’action de suivre.

35. Soui, la succession, venir après.

36. Sie, le soir, la nuit, l’obscurité, songe, inconnu, étranger.

37. Ta, grand, grandeur, hauteur.

38. Niù, femme, femelle, beauté, laideur, baiser, aimer.

39. Tçè, fils, filiation, piété envers les parens, &c.

40. * * Mien, comble, toît, couverture de maison.

41. Tçun, la dixiéme partie de la coudée ou du pié chinois.

42. Siào, petit.

43. Vang, ce qui est tortu, bossu, défectueux.

44. Chi, celui qui tenoit la place de l’esprit, lorsqu’on lui sacrifioit, & de-là, cadavre, indolent.

45. Tçào, les herbages.

46. Chan, montagnes, collines.

47. Tchouen, fleuves, ruisseaux, courans.

48. Kong, artisan, métiers, ouvrages.

49. Ki, soi-même, autrefois, passé, &c.

50. Kin, bonnets, mouchoirs, étendarts, & de-là, empereur, général d’armée, &c.

51. Kan, bouclier, les rivages, & de-là, année, déterminer tout, &c.

52. Yao, mince, délié, fin, subtiliser, tromper, vain, caché.

53. Yèn, boutiques, magasins, greniers, sales, &c.

54. In, aller de long & de large, conduire une affaire avec prudence.

55. Kong, joindre les mains, jeu d’échecs, retrécir par-enhaut, vaincre.

56. Ye, tendre un arc, lancer une fléche, prendre, recevoir.

57. Kong, arc.

58. Ki, porcs, sangliers.

59. Chan, plumes.

60. Tchi, aller de compagnie.

61. Sin, cœur. Les caracteres rangés sous cette clé sont en grand nombre, ils expriment les différentes affections du cœur.

62. Co, lance.

63. Hou, porte à deux battans.

64. Cheou, la main. Les caracteres qui portent cette clé sont en très-grand nombre.

65. Tchi, branche, rameau.

66. Pou, affaires, gouvernement.

67. Ven, composition, éloquence.

68. Teou, boisseau.

69. Kin, livre, poids de 16 onces.

70. Fang, quarré, les parties d’un tout.

71. Voû, ce qui ne se voit ni ne s’entend, néant, non.

72. Ge, soleil.

73. Yue, dire, parler.

74. Yue, lune, mois.

75. Mo, bois, arbres.

76. Kien, manquer, devoir, débiteur.

77. Tchi, s’arrêter.

78. Ya, le mal, de-là les dérivés : mourir, ensevelir, &c.

79. Tchû, bâton.

80. Moù, mere, la femelle parmi les animaux. Lorsqu’on le prononce Voû, il signifie, non, sans.

81. Pi, ensemble, joindre, comparé, regle, mesure, parvenir, obéir.

82. Maoû, poil, laine, plumes, vieux.

83. Chi, surnom que prend celui qui illustre sa famille.

84. Khi, l’air, le principe matériel de toutes choses dans la religion des Jû ou Lettrés. Il s’unit avec le Ly qui est leur principe immatériel.

85. Choui, l’eau.

86. Hò, le feu.

87. Tchaò, les ongles des animaux & des volatiles. Il se prend quelquefois aussi pour les ongles de la main.

88. Fou, pere, vieillard.

89. Yaô & Hiaô, imiter.

90. Pan, soûtien, appui au dehors.

91. Pien, soûtien, appui au dedans, diviser. C’est aussi le caractere numéral des pages d’un livre, des morceaux de bois, des feuilles & des fleurs.

92. Yâ-nhyâ, les dents.

93. Niêou, bœuf.

94. Khivèn, chien.

95. You, pierres précieuses, précieux.

96. Yûen, noir, profond.

97. Koua, citrouille, melon, concombre, &c.

98. Và, tuiles, vases de terre cuite.

99. Can, saveur, goût, doux, agreable.

100. Seng, naître, vivre, produire, engendrer, croître.

101. Yong, se servir, usage, dépenses

102. Thiên, les champs, terre labourée, labourer.

103. Pie, caractere numéral des toiles, étoffes.

104. Tçie, maladies.

105. Po, monter.

106. Pe, blanc.

107. Pi, peau, cuir.

108. Ming, vases, ustensiles pour le boire & le manger.

109. Mo, les yeux.

110. Mêou, lance.

111. Chi, fleche, droit, vrai, manifester.

112. Che, pierres.

113. Chi, les génies, les esprits, avertir, signifier, ordonner.

114. Geòu, légéreté, diligence.

115. Hô, légumes, grains (& métaph.) la vie.

116. Hive, antre, grotte, trous des fourmis & des souris.

117. Lie, ériger, élever, instituer, perfectionner, établir.

118. Tcho, les roseaux.

119. Mi, riz vanné.

120. * Hi, lier, succéder, continuer, postérité, de-là, soie, &c.

121. Feù, vases de terre propres à mettre du vin ou de l’eau.

122. Vang, frein, filets.

123. Yâng, brebis.

124. Yu, plumes, aîles des oiseaux.

125. Laò, vieillard, titre d’honneur. Laò yê, Monsieur.

126. Eûlh, (particule conjonctive) &.

127. Loùi, bêche, hoyau, manche de charrue.

128. Eùlh, les oreilles, entendre, anses des vases.

129. Yu, caractere auxilaire. Ses dérivés signifient tracer des lignes, peindre, &c.

130. Jo, chair, les animaux tués ou morts.

131. Tchin, ministre, courtisan, serviteur.

132. Tçe, soi, soi-même, &c.

133. Tchi, parvenir, atteindre à.

134. Kiéou, mortier pour piler.

135. Che, la langue.

136. Tchouèn, errer, contredire, troubler.

137. Tcheou, vaisseau.

138. Ken, terme, s’arrêter.

139. Se, couleur, l’amour, venereæ voluptates, figure, mode.

140. Tçaò, les herbages.

141. Hoù, tigre.

Modèle:Indentation 142. Tchong & hoèi, insectes, poissons, huîtres.

143. Hive, le sang.

144. Hing, aller, faire, operer, les élémens, les actions des hommes. Il se prononce aussi Hang, & signifie chemin, ligne, hospice des marchands.

145. Y, habit, surtout, s’habiller.

146. Si, Occident.

147. Kién, voir, percevoir.

148. Kio, corne.

149. Yen, parole, discours.

150. Kou, vallée, ruisseau entre deux montagnes.

151. Téou, legumes, pois.

152. Chi, porcs.

153. Tchi, les animaux velus, & les reptiles.

154. Poéi, précieux, coquillages de mer.

155. Tche, couleur de chair.

156. Tçeòu, aller.

157. Tço, les piés, riche, suffire. Prononcé Tçui, il signifie penser à ce qui manque, y suppléer.

158. Chin, moi, moi-même, le corps, la personne.

159. Tche & Kiu, char, charriot.

160. Sin, goût fort & mordant.

161. Chin, les étoiles les plus voisines du pôle arctique, qui paroissent immobiles à cause qu’elles parcourent un sort petit cercle. C’est aussi une lettre horaire. C’est depuis 7 h. jusqu’à 9 h. du matin.

162. Tcho, cette clé qui n’est en usage que dans ses dérivés, exprime la marche & tout ce qui en dépend.

163. Ye, lieu entouré de murailles, ville, camp.

164. Yeòu, lettre horaire. C’est depuis 5 h. jusqu’à 7 h. de nuit. Ses dérivés expriment les liqueurs, le vin, &c.

165. Pien & Tçài, cueillir, affaire, couleurs.

166. Li, village, bourgade, stade chinois de 360 pas. Anciennement six piés faisoient un pas, & 300 pas un li.

167. Kin, metal, & de-là, or, argent, cuivre, &c.

168. Tchang, grand, long, éloigné, toujours, âgé.

169. Moûen, portes, portique, académie.

170. Feoù, montagne de terre, fosses.

171. Tai, parvenir, ce qui reste.

172. Tchoui, aîles.

173. Yù, pluie, pleuvoir.

174. Tçing, couleur bleue, naître.

175. Fi, negation, non, pas, accuser de faux.

176. Mién, visage, face, superficie, rebeller.

177. Ke, peaux, cuir qui n’est point corroyé, armes défensives, casque, cuirasse, changer.

178. Gôei, peaux, cuirs apprêtés & corroyés, assiéger.

179. Kieòu, oignon, ail, raves.

180. In, son, voix, accent, ton, sons d’instrumens.

181. * Ye, la tête. Ce caractere n’est usité que dans ses composés.

182. Fong, les vents, mœurs, royaume, doctrine.

183. Fi, voler,

184. Che, boire, manger, prononcé Sù, il signifie nourrir, fournir des alimens.

185. Cheòu, la tête, l’origine, principe, accuser ses fautes.

186. Hiang, odeurs, odoriferant, réputation, odeur de vertu.

187. Mà, cheval.

188. Ko, les os, les ossemens, toute chose dure enfermée dans une chose molle, l’attache entre les freres.

189. Kao, haut, éminent, sublime, hauteur.

190. Pieou, les cheveux.

191. Teou, bruit de guerre, combat.

192. Tchang, étui dans lequel on renferme l’arc, sorte de vin en usage dans les sacrifices, herbes odoriferantes.

193. Lie, espece de trépié, vase pour les senteurs. Prononcé Ke, il signifie boucher, interrompre.

194. Koùei, les ames des défunts, cadavre.

195. Yû, les poissons, pêcher.

196. Niaò, les oiseaux.

197. Lou, terre sterile & qui ne produit rien.

198. Lou, cerf.

199. Me, froment, orge, &c.

200. Mâ, chanvre, sesame.

201. Hoâng, jaune, roux.

202. Chou, sorte de millet.

203. He, noir.

204. Tchi, broder à l’aiguille.

205. Min, petites grenouilles noires.

206. Ting, marmitte, renouveller.

207. Coù, tambour, en battre, jouer des instrumens.

208. Choù, souris.

209. Pi, le nez, les narines, un chef de famille.

210. Thsi, orner, disposer, regler, gouverner, &c.

211. Tchi, les dents.

212. Long, dragons, serpens.

213. Kuei, tortues.

214. Yo, instrumens de musique à vent.

Telles sont les 214 clés chinoises, sous lesquelles on range toutes les autres lettres ou caracteres, & tel est exactement l’ordre observé dans les dictionnaires chinois rangés par clés. Les Chinois divisent ces lettres en lettres simples, qu’ils appellent vên, traits ; mou, meres ; tou-ti, lettres d’un seul corps ; & en lettres composées qu’ils appellent tçè, fils ; to-ti & ho-ti, c’est-à-dire lettres composées de plusieurs corps, corps réunis. Les lettres composées se soudivisent en tong-ti & pou-tong-ti, consubstantielles, & non consubstantielles : on entend par lettres consubstantielles des caracteres composés d’un même membre répété plusieurs fois. Ainsi, par exemple, la clé mou, bois, répétée deux fois, forme un nouveau caractere qui se prononce lîn, & signifie forêt. La même clé, répétée trois fois, forme encore un autre caractere qui se prononce sen, & se dit d’une multitude d’arbres, & métaphoriquement de la rigueur des lois.

La clé keou, la bouche, répétée trois fois, forme un nouveau caractere qui se prononce pin, & signifie ordre, degré, loi, regle, &c. On entend par lettres non consubstantielles ou hétérogenes les caracteres composés de plusieurs membres différens. Tels sont les caracteres ming, clarté, composé des clés ge, soleil, & yue, lune. Lân, ignorant, composé de lîn, forêt, & de gin, homme.

Feu M. Fourmont l’aîné, dans les réflexions sur la langue chinoise, qu’il publia en 1737 sous le titre de Meditationes Sinicæ, cherche des sens suivis dans les 214 clés chinoises. Il les envisage comme une image de la nature dans les êtres sensibles ou la matiere ; mais j’ose croire qu’à cet égard il a cédé un peu trop à son imagination : toutes les divisions & soudivisions que j’ai rapportées, regardent moins les anciennes lettres chinoises que les modernes ; ce sont en effet les nouveaux dictionnaristes qui ont borné le nombre des clés ou lettres radicales à 214, & qui les ont rangées dans cet ordre. Les anciens en admettoient d’avantage.

Hiu-tching, auteur célebre qui fleurissoit sous la dynastie impériale des Han, est l’auteur d’un dictionnaire fort estimé, intitulé Choue-ven, dans lequel il fait monter le nombre de ces lettres radicales à 540, & beaucoup de Chinois sont même d’opinion que ces 540 radicales sont de l’invention de Thsang-hie, officier de l’empereur Hoangti, ce qui en feroit remonter l’origine dans la plus haute antiquité. Ces observations détruisent, ce me semble, celles de M. Fourmont, puisque l’on ne peut admettre une progression d’idées dans 214 caracteres détachés, qui n’ont été assujettis à l’ordre qu’ils gar-dent ici, qu’eu égard au nombre de traits dont ils sont composés, & qui étoient anciennement en plus grand nombre & dans un ordre tout différent. On jugera d’ailleurs qu’il étoit impossible d’observer en même tems & la progression des traits & celle des idées ou des êtres, si l’on se rappelle que la plûpart des caracteres chinois, dans leur origine, représentoient les objets mêmes qu’ils étoient destinés à signifier.

Les anciens caracteres chinois étoient appellés niao-tsi-ouene, c’est-à-dire, caracteres imitant les traces des oiseaux ; ils avoient été figurés, disent les historiens chinois, d’après les étoiles & les traces que des oiseaux & des animaux de différentes especes avoient imprimé sur un sable ferme & uni. Le nombre de ces caracteres s’est accru de siecle en siecle, mais ils ne conserverent pas toujours la même forme. Sous la dynastie impériale des Tcheou, la Chine divisée en 72 petits états tributaires, vit son écriture prendre autant de formes différentes, parce que chacun de ses rois tributaires crut qu’il y alloit de sa gloire d’avoir une écriture particuliere. Confucius se plaignoit de cet abus, & de l’altération faite aux anciens caracteres : mais enfin Chi-hoang ti, fondateur de la dynastie impériale de Thsine, ayant détruit ceux de ces rois vassaux qui subsistoient encore de son tems, & réuni tout ce vaste empire sous sa puissance, introduisit un caractere qui fût commun à tout l’empire ; il est probable même que le desir d’établir cette écriture générale, avoit occasionné en bonne partie l’incendie des livres, ordonnée avec tant de sévérité par cet empereur. Ly-ssé, son ministre qui fut chargé du soin de cette écriture, supprima les bâtons trempés dans le vernis, avec lesquels on écrivoit alors & introduisit l’usage du pinceau, plus propre à former les pleins & les déliés. Enfin Tsin-miao, qui travailloit à ces innovations sous les ordres de Ly-ssé, imagina de donner à ces caracteres une figure quarrée, sans pour cela détruire ni le nombre de leurs traits, ni leur disposition respective, & ils furent nommés ly-chu. L’écriture kiai-chu en usage aujourd’hui pour l’impression des livres, differe peu de l’écriture ly-chu.

Les anciens Philosophes chinois, qui donnerent leurs soins à l’invention des caracteres de l’écriture, méditerent beaucoup sur la nature & les propriétés des choses dont ils vouloient donner le nom propre, & ils assujettirent autant qu’ils le purent leur travail à six ordres ou classes différentes.

La premiere de ces classes appellée siang-hing, ou conforme à la figure, comprend les caracteres représentatifs des êtres ou choses que l’on veut exprimer.

La seconde, appellée tchi-ssé, représentation, contient les caracteres empruntés de la nature même de la chose. Exemple, kién, voir, est composé du caractere gîn, homme, & du caractere mou, œil, parce que la nature de l’œil de l’homme est de voir.

La troisieme, appellée hoei-y, connexion de caracteres, contient les caracteres qui ont quelqu’affinité entr’eux par rapport à leurs propriétés : par exemple, pour exprimer l’idée d’empoigner, ils se servent du caractere ho, joindre, & du caractere cheou, main, parce qu’un des offices de la main est d’empoigner, ce qu’elle ne fait que lorsqu’elle est jointe à la chose qu’elle tient.

La quatrieme s’appelle hia-ching, & contient les caracteres auxquels on a joint d’autres pour lever les équivoques qui en résulteroient lorsque leur prononciation est la même : par exemple, le mot càne, qui signifie indifféremment remercier, toucher, tenter, exciter, accompagné du mot générique yû, poisson, signifie alors tout simplement un brochet.

La cinquieme classe se nomme tchùen-tchú, interprétation fléxible ou infléxion de voix ; elle com- prend les caracteres susceptibles de différens tons, & qui expriment conséquemment différentes choses. Ex. hîng au second ton signifie marcher, faire ; au quatrieme ton, action, mœurs. Il arrive assez souvent que les Chinois désignent le ton de ces caracteres ambigus par un petit o, qu’ils placent à un de leurs angles.

La sixieme & derniere se nomme kia-tsie, emprunter ; les caracteres de cette classe ont deux sortes d’emprunts ; l’emprunt du ton, & l’emprunt du sens. L’emprunt du ton se fait d’une chose qui a bien à la vérité un nom, mais qui n’a point de caractere qui lui soit particulier. Alors on donne à cette chose pour caractere, celui qui manque de caractere propre. Exemple : le caractere neng qui, au sens propre, marque un animal qui est extremement fort & puissant, signifie au sens figuré, pouvoir, puissant. L’emprunt du sens se fait en se servant de la propre signification d’un caractere ou mot pour en signifier un autre ; ainsi nui, intérieur, dedans, se prend aussi pour entrer, parce qu’on ne dit pas entrer dehors, mais entrer dedans.

La prononciation de la langue chinoise est différente dans les divers pays où on la parle, & où l’écriture chinoise est en usage ; ainsi, quoique les Japonois & divers autres peuples entendent les livres chinois & écrivent en chinois, ils n’entendroient pas cependant un Chinois qui leur parleroit.

Cette prononciation même varie dans les différentes provinces, dont la Chine est composée ; les peuples du Fokien, Tchekiang, Hou-couang, Se-tchou en, Honan, Kiangi, prononcent plus lentement, comme font les Espagnols ; ceux des provinces de Couang-tong, Couang-si, Yunnane, parlent bref, comme les Anglois ; dans la province de Nan-king, si on excepte les villes de Songkiang, Tchingkiang & Fongyang, la prononciation est douce & agréable, comme celle des Italiens : enfin les habitans des provinces de Peking, Chantong, Chansi & Chensi aspirent beaucoup, comme les Allemands ; mais surtout ceux de Peking, qui inserrent fréquemment dans leurs discours la particule conjonctive eùll.

Outre cette variété de prononciation qui ne regarde que la langue kouon-hoa, c’est-à-dire la langue commune à toute la Chine ; il existe dans cet empire, & surtout dans les provinces du midi, un grand nombre de dialectes. Chaque province, & même chaque ville du premier ordre ont la leur, qui n’est presque pas entendue dans les autres villes du même ordre. Et quoique dans les villes du second & du troisieme ordre on parle assez souvent la dialecte qui est en usage dans la ville du premier ordre dont elles relevent, il y a toujours cependant un accent différent, qui l’est tellement, dans certaines provinces, que cette dialecte pourroit passer pour une langue particuliere.

Les histoires de la Chine nous apprennent qu’avant l’invention de ces caracteres, les Chinois avoient imaginé de transmettre leurs pensées par le moyen de cordelettes nouées qui leur tenoient lieu d’écriture. Tels étoient les quipos dont se servoient les Péruviens, avant que les Espagnols eussent fait la conquête de leur pays. L’usage du papier s’introduisit à la Chine environ 160 ans avant Jesus-Christ : avant cette époque, on écrivoit avec un stylet de fer sur l’écorce, ou sur de petites planches de bambou, comme font encore à présent la plûpart des Indiens.

L’Imprimerie a commencé à la Chine l’an 927 de Jesus-Christ, sous le regne de Ming-tcoung, second empereur de la dynastie des Heou-Thang, ou seconds Thang.

La langue chinoise, nonobstant plusieurs défectuosités qu’on peut y remarquer, est belle & très-expressive ; sa beauté consiste principalement dans un laconisme, qui à la vérité n’est pas peu embarrassant pour un étranger, mais elle mérite d’être apprise, & son étude même est amusante pour un philosophe qui cherche à approfondir la maniere dont les choses ont été perçues par des hommes séparés de nous, de tout l’hémisphere. Elle le mérite encore davantage par le nombre d’excellens ouvrages en tout genre qu’elle peut nous procurer, & dont nous avons déja un assez grand nombre à la bibliotheque du roi. Cette langue, par la maniere dont elle est construite, pourroit être adoptée pour une langue universelle, & sans doute que M. Leibnitz n’en eût pas cherché d’autre, s’il l’eût connue.

Un Chinois, nommé Hoang-ge, par ordre de Louis XIV. avoit commencé une grammaire & un dictionnaire de cette langue ; mais ces travaux demeurerent imparfaits par sa mort arrivée en 1716. Feu M. Fourmont l’aîné chargé de les continuer, publia en 1737 les Meditationes Sinicæ, dont nous avons parlé, & en 1742 une grammaire chinoise fort ample. Reste le dictionnaire qui est plus essentiel encore pour l’intelligence de cette langue ; il y a lieu d’espérer que la paix dont nous jouissons, nous en procurera la publication ; la magnificence du roi a déja levé tous les obstacles ; la gravure de plus de 200000 caracteres, exécutée sous les yeux de M. Fourmont, y est plus que suffisante pour y parvenir.

C’est à M. des Hauterayes que nous sommes redevables de ces explications, & de la plus grande partie des alphabets contenus dans nos Planches. La moindre reconnoissance que nous puissions lui donner, c’est d’avouer toutes les obligations que nous lui avons. Il a veillé même à la gravure des Planches ; & ceux qui ont quelque idée de ce travail, savent combien il est pénible. Si on compare notre collection, ou plûtôt la sienne, avec ce qu’on a publié jusqu’à présent, soit en France, soit en Angleterre, & qu’on ait quelque égard à la difficulté de se procurer des matériaux certains, & de s’assurer qu’ils le sont, & à la loi que M. des Hautrayes s’est imposée, de n’enfler ce recueil d’aucun alphabet particulier, fictif ou hasardé, j’espere qu’on le trouvera plus riche qu’on ne pouvoit l’espérer.